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[Introduction] [amorce] Empêtrée dans des impératifs contradictoires de protection des animaux et d’hygiénisme extrémiste, la société française de 2026 d’un côté interdit la présence d’animaux sauvages dans les cirques soi-disant pour les protéger de la maltraitance, et d’un autre côté fait abattre des troupeaux entiers de bovins sous prétexte d’une maladie bénigne. [problématique] L’impératif de protection des animaux que certains voudraient inscrire dans la constitution semble à géométrie variable, ce qui révèle un rapport affectif aux animaux non pas simplement exagéré, mais déraisonnable. [annonce du plan] Nous montrerons que l’homme et animal sont unis par un lien immémorial indéfectible, puis que la civilisation a engendré une rupture de ce lien et des rapports malsains, et nous nous demanderons enfin dans quelle mesure nous pouvons évoluer vers des rapports plus raisonnables.
[Développement]
[Première partie : l’homme et l’animal sont unis par un lien immémorial indéfectible]. [Première sous-partie : l’aspect religieux.] Depuis les temps immémoriaux, homme et animal sont unis par un lien indéfectible. Ce lien est d’abord d’ordre religieux. Dans le récit de « L’Arche de Noé » extrait de la Genèse (Ancien testament), après l’épisode terrible du déluge, Dieu s’adresse à la famille de Noé qu’il a choisie pour refonder l’humanité : « Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel » […] « Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture, je vous donne tout cela au même titre que la verdure des plantes. » Puis Dieu pose les limites de cette soumission de l’animal à l’homme : « Mais je demanderai compte du sang de chacun de vous. J’en demanderai compte à tous les animaux et à l’homme, aux hommes entre eux ». Cette soumission et ces limites imprègnent aussi les autres religions. Ainsi le mythe d’Orphée & Eurydice, raconté tardivement par Ovide dans ses Métamorphoses, montre une domination harmonieuse de l’homme, qu’une sculpture antique plus ancienne, Orphée charmant les animaux (Musée byzantin & chrétien d’Athènes) exprime par la présence centrale d’Orphée entouré d’une guirlande d’animaux de petite taille. Le mythe de Romulus & Rémus raconté dans Vies des hommes illustres de Plutarque montre que même les animaux sauvages comme le loup peuvent venir au secours d’humains victimes de la folie destructrice de leurs proches : une louve recueille et allaite deux enfants abandonnés pour des prétextes dynastiques. D’autres mythes grecs anciens montrent la domination de l’homme sur l’animal, avec des thérianthropes (être mi-homme, mi-animal) comme le Minotaure. La sculpture du musée du Louvre Thésée combattant le Minotaure, d’Étienne Jules Ramey donne une traduction iconographique de cette domination : le genou de Thésee pénètre le torse du Minotaure dans le marbre, à l’instar de la sculpture de Canova Thésée et le Centaure, que l’on peut admirer au musée d’Histoire de l’art de Vienne. La sourate XXVII « La Fourmi » du Coran montre comment les animaux les plus humbles comme la fourmi et la huppe sont à la fois respectés et dominés avec sagesse par le prophète et roi Salomon, dans la lignée de la parole de l’Ancien testament. La huppe manque à l’appel, Salomon s’en rend compte, mais elle prétend avoir accompli une mission au royaume de Saba, et Salomon lui confie une nouvelle mission. L’obédience hindouiste Hare Krishna (considérée comme une secte en France) donne de ce lien ancestral une version qui peut nous sembler exagérée, dans l’histoire de « Krishna et les Gopis », dans laquelle les biches et les vaches boivent le son de la flûte de Krishna comme un nectar ; mais cette légende est à l’origine du statut des vaches sacrées, et donc d’un végétarisme de nature religieuse.
[2e sous-partie : Omniprésence de l’animal dans l’imaginaire humain.] Cette domination à la fois menaçante et bienveillante aboutit à une omniprésence de l’animal dans l’imaginaire humain, qui en constitue une version édulcorée. Rappelons d’abord que les noms donnés au XIXe siècle par les savants aux ères géologiques, contiennent la racine grecque « zoo », qui veut dire « animal ». Le « Mésozoïque » sépare le « Paléozoïque » (ère des vieux animaux) et le « Cénozoïque » (ère des animaux récents). Ces 3 ères sont incluses dans l’éon du « Phanérozoïque » (« des animaux visibles »), par opposition aux formations géologiques du « Protérozoïque » composées de bactéries, êtres microscopiques. Les premières traces d’art humain présentes sur terre sont les peintures rupestres de la préhistoire, dont les plus anciennes à Célèbes (Indonésie) représentent déjà des animaux et des monstres hybrides animal / humain. En France, dans nos « bestiaires médiévaux », les savants ont tenté de répertorier jusqu’aux animaux exotiques qu’ils n’avaient jamais vus, comme en témoigne la description fantaisiste de « Ypotame » par Brunetto Latini, bien éloignée de l’hippopotame que nous connaissons mieux maintenant. Bien plus tard, l’aspect affectif est mis en avant, comme en témoigne le succès de fables et de romans à but éducatif, adressés en priorité aux enfants. Les Fables de La Fontaine comme « La Cigale et la Fourmi » en sont le parangon. À l’instar du prophète du Coran, le fabuliste semble capable de comprendre les plus humbles (au sens étymologique, proche du sol) animaux, et les donne comme modèle aux enfants. De nombreux illustrateurs se sont emparés de ces fables, comme par exemple Benjamin Rabier, qui fait de la Cigale un nouvel Orphée, après toute une lignée de dessinateurs qui ont utilisé tous les degrés d’anthropomorphisme dans la représentation des animaux, révélant à quel point notre imaginaire les rapproche de nous. Les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire se sont métamorphosés depuis des siècles en éleveurs-laboureurs, avec un lien plus affectif aux animaux. Certes, le bœuf finit dans l’assiette du paysan ou de ses clients citadins, mais auparavant, il est choyé comme animal de labour, et bien traité pour tirer la charrue, comme en témoigne le peintre Rosa Bonheur dans « Labourage nivernais », un tableau représentant un attelage d’une ferme prospère avec une douzaine de bœufs mis en valeur, conduits par des hommes relégués au second plan. Aucune « maltraitance » ne ressort de ce tableau, juste une domination au bénéfice de l’homme. L’imaginaire influe sur nos rêves, comme en témoigne Le Cauchemar, tableau de Johann Heinrich Füssli. Une femme dort, et ses rêves sont représentés sous la forme d’une tête de cheval et d’une sorte de singe à tête de gnome. Le rêve semble renverser le rapport de domination, pour mieux le confirmer.
[Deuxième partie : la civilisation a engendré une rupture de ce lien et des rapports malsains] [1re sous-partie : Rupture de ce lien.] Qu’est-ce qui a pu rompre ce lien ancestral de l’homme avec les animaux, si ce n’est la rupture civilisationnelle de l’urbanisation ? Dans le Discours de la méthode, René Descartes voit dans les animaux des « machines » auxquelles il attribue tout au plus la perfection mécanique d’« un horloge ». Descartes était un pur esprit issu d’un milieu intellectuel coupé de la paysannerie, installé à Paris après ses études, au contraire de Georges-Louis Leclerc de Buffon, auteur d’une Histoire naturelle en 36 volumes, phare de la pensée française, qui certes a travaillé à Paris, tout en conservant ses terres de Montbard & de Buffon en Bourgogne, où il pouvait observer les animaux, et mener des expériences. Dans son chapitre consacré aux castors, Buffon met en garde contre l’intrusion des hommes dans la nature sauvage, qui empêche ces animaux sociaux de se livrer à leurs travaux de construction de « bourgades » qu’il considère comme « les premiers efforts d’une république naissante ». Selon lui, l’extension de l’humanité sur terre risque d’aboutir à l’extinction des castors, ce qui rompt tout rapport entre l’homme et ce rongeur si particulier, comme si la vie en société de l’un empêchait celle de l’autre. Le constat est identique dans La Forêt d’Émeraude de John Boorman, qui semble faire écho au texte de Buffon deux siècles plus tard. En effet, ce ne sont pas les castors qui construisent des barrages, mais les hommes, et ce barrage menace l’habitat des Indiens qui vivent dans la forêt. Cette menace est symbolisée par un gros plan sur des fourmis, autre animal social, en train de transporter des feuilles. Les citadins dans le film sont opposés aux sauvages (au sens étymologique, « qui vit dans la forêt »), lesquels vivent dans un rapport de fusion avec les animaux, le « nahualisme ». Par exemple le jeune héros Tomme, alias Tommy, adopté par les Indiens, s’incarne dans un aigle. Notre société actuelle n’entretient plus un rapport de cohabitation avec les animaux, mais un rapport quasiment ludique, où l’animal est surinvesti affectivement. Une entrevue du sociologue Michel Fize sur la chaîne GPTV révèle un sondage selon lequel une majorité de Français possèdent des animaux de compagnie, qui sont dans l’ordre en nombre, des poissons, des chats, des oiseaux, des chiens, des rongeurs (lapins, hamsters, etc.), et des reptiles (tortues, iguanes, serpents). 61 % des Français ont un animal de compagnie chez eux. Cet état de choses s’est substitué en à peine un siècle à un état où les chats chassaient les souris, les chiens gardaient le bétail, les poissons se pêchaient, et seuls quelques citadins avaient l’idée saugrenue de considérer leur chat comme animal de compagnie, plutôt qu’un moyen optimal de protéger les récoltes des souris. L’affection diffuse de l’homme pour son cheval ou ses bêtes s’est transformée en une sorte de substitut de l’amour parental (pour lequel les grecs disposaient d’un mot spécial : « storgê »), et de nombreux citadins choient leur chien comme s’il s’agissait d’un enfant, à l’instar de la Corée du Sud, pays dans lequel la vente de poussettes pour chiens a dépassé celle de poussettes pour enfants.
Les Bêtes de la mer et de la terre, illustration tirée de l’ouvrage Augsburger Wunderzeichenbuch (XVIe siècle).
© Wikicommons
[2e sous-partie : Des rapports pervertis.] Ce lien rompu confine parfois à un lien perverti. Cela va de la maltraitance justement condamnée à l’heure actuelle, mais de façon souvent excessive, sous le régime du « deux poids deux mesures », à des comportements déraisonnables. Croc-Blanc de Jack London donne un bon exemple de maltraitance, mais en le replaçant dans une logique d’évolution des mœurs. Si l’Indien Castor Gris maltraite Croc-Blanc, qui est issu d’un croisement entre chien et loup, c’est parce qu’il l’utilise comme un animal de traîneau, et pas un animal de compagnie. Il ne le bat pas par méchanceté, mais pour le dresser et le punir, et il lui arrive de le récompenser. Au contraire, Beauty Smith, qui l’achète à Castor Gris, est un homme isolé qui vit dans la ville de Fort Yukon. Il maltraite l’animal à la fois par méchanceté et par intérêt, car il l’utilise pour des combats de chiens, et son but est de le rendre le plus féroce possible. Le 3e et dernier maître de l’animal est un maître moderne, qui parvient à transformer la boule de haine qu’est devenu Croc-Blanc en un chien d’agrément capable de réfréner ses instincts sauvages en s’abstenant de se servir du poulailler familial comme garde-manger, mais en poursuivant un cambrioleur au besoin. Les rapports sont également pervertis lorsque des Occidentaux sont mis en contact avec des fauves auxquels rien ne les a habitués. Dans Le Livre de la jungle, recueil d’histoires de Rudyard Kipling, le lecteur enfant est amené, comme dans les Fables de La Fontaine, à s’identifier à un animal, sauf que ce n’est plus un animal familier, mais un fauve de la jungle, et ce fauve se substitue à ses parents. Certes, c’est un conte pour enfants, mais chez certains esprits dérangés, il a pu susciter des vocations qui excèdent l’affection saine que l’on peut porter à un animal. Une illustration de ces histoires par Maurice de Becque est révélatrice : le petit garçon est transporté par des singes à l’aide de lianes, avec lesquelles son corps se confond. L’homme n’est plus maître de la nature, mais se fond dans elle, au risque de se perdre. Tarzan chez les singes de Edgar Rice Burroughs reprend le même thème. Dans le roman, le jeune lord qui ignore ses origines, se prend à se trouver laid en se comparant aux singes lorsqu’il se reflète dans l’eau. Cette haine de soi est typique d’un rapport affectif excessif. Les films tirés de cette série de romans, comme Tarzan, l’homme singe avec Johnny Weissmuller, idéalisent le thème de l’homme-singe en le montrant réalisant des exploits. Il est à l’origine de maintes vocations, et il est cité par Jane Goodall comme une des origines de sa vocation de primatologue. Avec tout le respect que cette femme peut inspirer, on peut se demander s’il n’est pas excessif pour des Occidentaux de se préoccuper à ce point du sort d’animaux qui ne vivent pas sur leur continent, comme si les autochtones en étaient incapables. La sculpture Gorille enlevant une femme d’Emmanuel Frémiet répond brutalement à cette intrusion. On dirait que la bête se venge sur la femme qu’elle emporte de cet intérêt intrusif. Cette œuvre fait partie des sources d’inspiration du film King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Là aussi, des Occidentaux se rendent sur une île perdue dans l’océan Pacifique, et en à peine 24 h, enlèvent un singe géant à son milieu et l’amènent à New York pour l’exhiber. La bête est séduite par une femme de l’expédition, et cette transgression symbolique des limites de la sexualité est révélatrice de l’excès dans l’affection que certains hommes portent aux animaux. Dans Le Lion de Joseph Kessel, une fillette est élevée avec un lionceau comme animal de compagnie. Lorsque celui-ci devient adulte, elle ne renonce pas à cet étrange compagnonnage, qui effraie le narrateur, et cela va jusqu’au drame. Rosa Bonheur ne se contentait pas de représenter des animaux de labour, elle investit les revenus de ses peintures dans une ménagerie personnelle, et elle peignit l’un de ses pensionnaires sauvages dans El Cid, tête de lion, une peinture saisissante qui représente un lion à l’égal d’un prince [rare utilisation du passé simple dans un essai]. Si la peinture est magnifique, on peut là aussi se demander si l’on n’est pas tombé dans un excès d’affection. L’attitude de la société actuelle en ce qui concerne la protection des animaux relève du grand écart. D’un côté, le gouvernement a décidé de mettre fin à l’utilisation des animaux sauvages dans les cirques en 2027, et une association subventionnée, la Fondation 30 millions d’amis, exige une application plus stricte de la loi et la punition des contrevenants, comme s’il y avait urgence à mettre en faillite et au chômage toute une catégorie économique rentable, et de l’autre côté, la même fondation trouve normal que l’on abatte des troupeaux entiers de bovins sous prétexte d’une maladie bénigne. Seule la Fondation Brigitte Bardot a publié un communiqué à propos de la Dermatose Nodulaire Contagieuse « L’abattage massif des vaches saines est une honte nationale ; Il faut arrêter ce massacre » ! Le jeune agriculteur Maxime Lhomme témoigne dans une vidéo de l’association « Bon Sens » de la sauvagerie avec laquelle les autorités sont intervenues dans sa ferme familiale du Doubs pour abattre toutes les bêtes. Notre société n’a plus le sens commun, en effet, quand elle en est à massacrer des troupeaux de bovins. Il suffit de réfléchir à cela devant le tableau de Rosa Bonheur évoqué supra. Pour en terminer avec cette question des rapports malsains, voire pervers, avec les animaux, nous évoquerons Le Sabbat des sorcières, tableau de Francisco de Goya. Il évoque la bestialité à tous les sens du terme, de sorcières qui adorent un bouc campé sur ses deux pieds, tout en lui sacrifiant des bébés, dont certains sont embrochés. Ce tableau rejoint les légendes bibliques du veau d’or et de la bête de l’événement, qui condamnent la propension des hommes à adorer des idoles à apparence animale. Comment ne pas penser à l’affaire Epstein qui a été révélée dans toute son horreur ces derniers temps, et qui implique un nombre incalculable de prétendues « élites », des têtes couronnées, des ministres, qui participent tous à des gouvernements donneurs de leçons de morale sur la prétendue maltraitance des animaux, et qui se livrent en cachette à des complots et à des pratiques criminelles sur des enfants ? Quel bouc adorent-ils ? [Allusion à l’actualité (à éviter en principe)].
[Troisième partie : dans quelle mesure pouvons-nous évoluer vers des rapports plus raisonnables ?] [1re sous-partie : Un effort de compréhension.] S’il y a eu dans le passé une rupture du lien entre l’homme et les animaux, n’est-il pas possible de renouer ce lien d’une façon plus saine ? Il s’agit d’abord de comprendre l’animal. Au XVIIe siècle, à peine Descartes avait-il publié son Discours de la méthode, que d’autres intellectuels s’étaient récriés, à l’instar de La Fontaine avec son « Discours à Madame de la Sablière » à travers lequel il réfute le philosophe en invoquant les exemples de plusieurs types d’animaux qui font preuve d’une intelligence sensible, comme le cerf et la perdrix, capables de tromper des chasseurs et des chiens par des ruses, ou les castors, sur lesquels sa fable préfigure les propos de Buffon. Au XVIIIe siècle, Rétif de La Bretonne raconte un souvenir d’enfance dans Monsieur Nicolas, une scène dont il a été témoin où des cochons se sont défendus contre des loups. Il loue à la fois l’ingéniosité d’un vieux loup pour forcer un jeune loup à prendre sa place lorsqu’il est poursuivi par des chiens, et celle des cochons de former un cercle défensif pour protéger les plus jeunes contre les loups. Chez ces deux écrivains, l’affectif est guidé par la raison : il ne s’agit pas de frayer avec les bêtes sauvages, mais de les respecter par la connaissance qu’on a de leurs capacités. Cet effort de connaissance intervient aussi dans le travail d’un peintre, Théodore Géricault, connu pour ses nombreux tableaux de chevaux. Dans Tête de cheval blanc, visible au musée du Louvre, il a réalisé selon ses dires son autoportrait en représentant la tête d’un cheval imaginaire inspiré d’une gravure. Ce cheval a des yeux humains, une crinière semblable à des cheveux ; le peintre a voulu montrer que loin d’être un « animal machine », le cheval a une sensibilité proche de la nôtre. Les moyens modernes de communication comme le cinéma ont amplifié cette volonté de connaissance en la diffusant à un large public. Dans son court métrage Le Sang des bêtes, Georges Franju donne à voir l’abattage des gros animaux de boucherie dans les deux grands abattoirs de Paris, La Villette & Vaugirard. S’il ne prend pas parti, ce genre de documentaire objectif a pu contribuer à améliorer les conditions d’abattage, à commencer par les éloigner des grandes villes pour des raisons d’hygiène. Dans son récit autobiographique Le Cirque est mon royaume, Firmin Bouglione témoigne de l’évolution du métier de dompteur entre le début du XXe siècle et les années 1960. Le cirque avec animaux était une école dure et relativement dangereuse, où l’on ne s’illusionnait pas sur une proximité facile avec les fauves, mais où on apprenait à les maîtriser, conformément à l’esprit de l’Arche de Noé. Aucune maltraitance ne ressort de cette lecture. Certes les conditions de vie des animaux étaient rudes, mais aux époques en question, c’est-à-dire aux alentours de la Première Guerre mondiale en ce qui concerne par exemple l’épisode dans lequel l’ours Goliath s’échappe, les conditions de vie des hommes étaient également fort rudes. Les écologistes extrémistes négligent souvent de contextualiser leur discours. La science aussi joue son rôle, en dehors de tout militantisme, pour comprendre les comportements animaux. Sur son site Fouloscopie, Mehdi Moussaïd propose une vidéo de réflexion sur les phénomènes sociaux que sont les bancs de poissons et les nuées d’étourneaux. S’il ne répond pas à la question de Descartes sur les animaux-machines, les connaissances que nous apporte ce scientifique contribuent à une approche objective des animaux, si ce n’est affective, du moins admirative, de capacités peu communes. De la même façon, un documentaire de France 5 intitulé « Dans la peau des animaux », nous présente le travail de Laila Del Monte, une spécialiste américaine en communication animale qui étudie auprès de nombreux spécialistes, la façon dont les animaux les plus divers, comme des corbeaux de Nouvelle-Calédonie, sont capables de communiquer, et d’apprendre.
[2e sous-partie : Limites de la « bientraitance » animale.] Des rapports sains avec les animaux supposent aussi de poser les limites de ce que j’appellerai la « bientraitance » animale [rare utilisation de la 1re personne dans un essai]. Dans son entrevue pour National Geographic, Jane Goodall relate brièvement son expérience de primatologue. À force d’étudier les chimpanzés dans leur milieu naturel, elle a mis en évidence des formes d’intelligence et de sensibilité animale. Son discours, qui témoigne d’une grande empathie pour les animaux, ne semble pas aller jusqu’à prôner des mesures punitives comme c’est le cas d’associations comme la Fondation 30 millions d’amis. Dans son film [L’Enfant sauvage879#truffaut], François Truffaut raconte l’histoire de Victor de l’Aveyron, un enfant découvert dans une forêt de ce département du sud de la France. Loin de l’histoire édulcorée de Kipling, l’enfant prétendument élevé dans la proximité de bêtes sauvages, non seulement ne savait pas parler, mais malgré les soins du Dr Itard, s’avéra par la suite incapable d’apprendre à parler. Même si la véracité de cette histoire est sujette à caution (selon la leçon de l’article de l’Encyclopédie « Agnus Scythicus » de Denis Diderot), cela relativise la vision idyllique des contes pour enfants. L’article de Wikipédia « vache sacrée » contient une photo intitulée « Ascète (sadhu) hindou avec un veau ». Le veau est couché sur un banc public à côté de l’homme, qui semble le considérer à l’égal d’un chien. Cette institution d’un grand pays à la culture millénaire me semble poser la limite d’une « bientraitance » animale qui ne tombe pas dans l’exagération, d’autant plus que l’État indien tolère les minorités qui ne pratiquent pas les mêmes interdits à l’égard des bovins. Un reportage de France 3 Bourgogne-Franche-Comté sur l’équithérapie « Un cheval à l’Ehpad de la Chartreuse à Dijon » montre une expérience de soutien aux personnes âgées par un cheval à l’intérieur même d’un Ehpad. Dans ce cas-là, c’est le cheval qui entretient des rapports affectifs avec des humains, peut-être parce que ces personnes âgées ont toutes des souvenirs de leur enfance, dans une époque à laquelle les chevaux étaient des animaux omniprésents, même en milieu urbain, au-delà de cette période où des militants écologistes hors-sol qui semblent n’avoir jamais côtoyé des animaux, s’imaginent en mesure de donner des leçons à ceux qui ont passé leur vie avec des animaux. Dans Se ducere, un recueil d’entretiens universitaire, Alexis et Firmin Gruss donnent leur point de vue sur leur expérience avec un éléphant et des chevaux de cirque. D’après leur témoignage, loin d’être maltraités, ces animaux sont choyés à l’égal des humains. L’éléphant a non seulement droit à une retraite, mais Alexis Gruss, qui agit en cornac (le dresseur unique d’un éléphant) continue à lui rendre visite dans son lieu de retraite, comme un vieil ami. À lire ce témoignage, ce sont les associations comme 30 millions d’amis qui, en retirant avec brutalité les animaux des cirques, sont maltraitants et pratiquent une « tyrannie vertueuse », selon la formule de l’écrivain Pierre Jourde. Le film Grizzly man de Werner Herzog fournit un parfait exemple des contradictions et errements nuisibles de certains écologistes qui projettent leurs problèmes personnels sur les animaux sauvages. Le protagoniste de ce film basé sur une histoire vraie, s’érige en défenseur des grizzlis au sein d’un parc naturel en Alaska, alors même que ces animaux ne sont plus en voie d’extinction grâce à la gestion du parc en question. Il pleure devant le cadavre d’un renard, mais aménage la rivière pour que les ours puissent accéder à leur nourriture favorite, les saumons. Les intervenants du film expliquent même que son attitude mettait en danger les ours, en les habituant à la présence déstabilisante d’humains. Dans une scène emblématique, il se filme sous sa tente pendant un orage, réclamant davantage d’eau pour que les saumons puissent accéder à leurs prédateurs ; scène que l’on pourrait interpréter comme une inversion du récit du Déluge. À la fin du film, Werner Herzog montre une tête d’ours en gros plan, avec ce commentaire : « Ce regard vide n’exprime qu’un vague intérêt pour la nourriture », à l’opposé de la « Tête de cheval blanc » de Géricault ou « El Cid, tête de lion » de Rosa Bonheur. La mésaventure tragique de cet écologiste perverti fait écho à la sculpture d’Emmanuel Frémiet, qu’on pourrait rebaptiser Grizzli dévorant un écologiste. [Touche d’humour à vos risques et périls dans une épreuve de BTS !]
[Conclusion] [bilan] Pour conclure, la société occidentale actuelle est écartelée entre des idéologies contradictoires, un hygiénisme excessif incapable de supporter le moindre virus, et des lubies de prétendue protection de certains animaux, sans qu’on sache à qui revient la charge de trier les « bons » animaux qu’il faudrait sanctuariser quitte à les priver brutalement de leurs maîtres, et les « mauvais » animaux, que l’on peut massacrer sans retenue sous des prétextes aberrants de santé publique. [Extension du champ] Cela nous renvoie à l’épisode de la Genèse dans lequel Adam est chargé par Dieu de nommer les animaux. Ne dirait-t-on pas qu’un nouveau serpent s’est insinué dans l’esprit des hommes, qui leur a inspiré l’idée de bouleverser l’ordre de la nature institué dans l’épisode du Déluge ? Ne serait-il pas temps que certains écologistes politiques renouent avec la tradition d’Orphée, de Krishna, de Salomon ou de Noé ?
– Voici le tableau que je propose à mes étudiants pour réussir l’essai. Il est bien sûr hypertrophié comme cet essai.


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