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Les animaux sont-ils des machines ?

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Voici un entraînement de type examen. L’essai sera proposé subséquemment, d’après le même corpus. Je me suis basé sur le parascolaire Étonnants classiques d’Astrid Chevineau pour le texte 1, et j’ai changé tout le reste. Je proposerai prochainement un corrigé et le sujet de l’essai.

Corpus :
Document 1. Discours de la méthode (1637), de René Descartes.
Document 2. « Jane Goodall : ’’Il y a deux Jane. Il y a l’icône, et il y a moi’’ », Romy Roynard, 2 octobre 2025, National Geographic.
Document 3. Tête de cheval blanc (1814 / 1815) de Théodore Géricault.

Première partie : questions (10 points)
Une réponse développée et argumentée, qui s’appuiera sur des éléments précis des textes et documents, est attendue pour chacune des trois questions.

Question 1 (3 points) : document 1
En quoi l’homme est-il radicalement différent des animaux selon Descartes ?

Question 2 (3 points) : document 2 et 3
Montrez que pour Jane Goodall et pour le peintre Théodore Géricault, l’animal est doté de sensibilité.

Question 3 (4 points) : document 1, 2 et 3
En quoi les documents 2 et 3 remettent-ils en cause la thèse de René Descartes ?

Document 1. Discours de la méthode (1637), de René Descartes (1596-1650). « l’animal machine »

Le philosophe René Descartes propose une vision mécaniste de la nature, c’est-à-dire qu’il considère la nature comme une grande machine régie par des lois physiques & mathématiques. Il explique ainsi chaque phénomène naturel par des causes matérielles. Appliquée aux animaux, sa méthode scientifique aboutit à ce qu’on appelle aujourd’hui la théorie de « l’animal-machine » : si l’animal ne parle pas, c’est qu’il ne pense pas et qu’il n’a pas d’âme, contrairement aux hommes. Pour lui, les animaux réagissent par instinct, comme des automates programmés par la nature.

Or, par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connaître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remarquable qu’il n’y a point d’hommes si hébétés [1] et si stupides, sans en excepter même les insensés [2], qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu’au contraire il n’y a point d’autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable [3]. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils ont faute d’organes : car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous [4], c’est-à-dire en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils disent ; au lieu que les hommes qui étant nés sourds et muets sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventer d’eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui étant ordinairement avec eux ont loisir d’apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison [5] que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout : car on voit qu’il n’en faut que fort peu pour savoir parler ; et d’autant qu’on remarque de l’inégalité entre les animaux d’une même espèce, aussi bien qu’entre les hommes, et que les uns sont plus aisés à dresser que les autres, il n’est pas croyable qu’un singe ou un perroquet qui serait des plus parfaits de son espèce n’égalât en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un enfant qui aurait le cerveau troublé, si leur âme n’était d’une nature toute différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui témoignent les passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux ; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n’entendions pas leur langage. Car s’il était vrai, puisqu’elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu’à leurs semblables. C’est aussi une chose fort remarquable que, bien qu’il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d’industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toutefois que les mêmes n’en témoignent point du tout en beaucoup d’autres : de façon que ce qu’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit, car à ce compte ils en auraient plus qu’aucun de nous et feraient mieux en toute autre chose ; mais plutôt qu’ils n’en ont point, et que c’est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes : ainsi qu’on voit qu’un horloge [6], qui n’est composé que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence.

Document 2. « Jane Goodall : ’’Il y a deux Jane. Il y a l’icône, et il y a moi’’ », Romy Roynard, 2 octobre 2025, National Geographic.

Jane Goodall s’est éteinte le 1er octobre, à l’âge de 91 ans. Elle nous avait accordé cet entretien en 2020, à l’occasion de la sortie du film documentaire JANE, qui retrace sa vie et son engagement.

[…] Dans les années 1960, la primatologue a dû faire de sa vie un roman-photo pour étudier le comportement des chimpanzés en Tanzanie et a complètement bouleversé notre vision des primates. Depuis la publication de ses travaux, on sait que les chimpanzés sont capables d’utiliser et de fabriquer des outils, de chasser pour se procurer de la viande mais aussi – et surtout – qu’ils sont capables d’émotions, qu’ils ont des personnalités distinctes et des liens émotionnels très forts avec ceux qu’ils affectionnent. […]

Nous avions rencontré Jane Goodall à Paris en 2020, à l’occasion de la promotion du film JANE, produit par National Geographic et disponible en streaming sur Disney+.

Pourquoi avez-vous décidé de consacrer votre vie aux animaux, et particulièrement aux animaux d’Afrique ?

Je suis née avec cette passion des animaux. J’ai grandi avec des animaux. J’avais un chien extraordinaire, je pense sincèrement qu’il a été envoyé pour m’apprendre la patience et l’amour. À huit ans, j’ai lu les aventures du Dr. Dolittle qui libérait des animaux d’un cirque pour les relâcher dans leur milieu naturel, en Afrique. C’est ce qui a aiguisé mon intérêt pour l’Afrique. Ça et le roman d’Edgar Rice Burroughs Tarzan. Dès l’âge de 10 ans, je racontais à tout le monde comment, une fois grande, j’irais en Afrique vivre avec des animaux et écrire des livres sur eux. Mais l’idée d’étudier les chimpanzés ne venait à l’esprit de personne à l’époque. Les chimpanzés étaient des animaux exotiques, jamais je n’aurais imaginé pouvoir les étudier.
C’est Louis Leakey qui a choisi pour moi mon sujet d’étude. Je suis née en aimant les animaux, je suis née patiente, qualité indispensable si vous étudiez le comportement animal, et j’avais la chance d’être une femme car Louis Leakey était persuadé que les femmes étaient plus douées pour ce type d’études. Et j’ai eu la patience de m’asseoir et d’attendre que les chimpanzés m’apprivoisent. Et tout comme mon chien était entré dans ma vie pour m’apprendre combien les animaux sont extraordinaires, David Greybeard [le premier chimpanzé à avoir approché Jane, ndlr] est entré dans ma vie le jour où il n’a plus eu peur, invitant le reste de la communauté à me faire confiance. […]
Il y a deux ans, un chimpanzé femelle nommée Wounda a été sauvée et réintroduite dans son milieu naturel. C’est un bel exemple des actions menées par le Jane Goodall Institute. Pouvez-vous nous raconter cette histoire ?
Tchimpounga est le deuxième sanctuaire pour chimpanzés en Afrique, situé en République du Congo. Quand nous avons eu l’accord du gouvernement congolais pour sanctuariser ces îles, elles abritaient 15 chimpanzés, dont Wounda, dont le nom signifie « à l’article de la mort » en dialecte local. Je ne l’avais jamais rencontrée mais j’étais présente dans la voiture et dans le bateau qui l’emmenaient sur l’île. Elle était terrorisée, malgré la présence de ceux qui l’avaient sauvée. Alors je lui ai parlé tout au long du voyage. 
Quand elle est sortie de la cage, elle a d’abord touché la main de Rebecca, la vétérinaire qui l’a sauvée en faisant la première transfusion sanguine de chimpanzé à chimpanzé en Afrique. Puis elle est montée sur la cage et un des gardiens lui a caressé la tête. Et là, Wounda s’est tournée tout d’un coup vers moi et m’a serrée dans ses bras très longuement. Nous étions tous en pleurs.
L’un des gardiens a dit « comment a-t-elle su que cette dame allait bien réagir à cet échange ? ». Bien sûr, elle n’en savait rien. Mais j’ai un lien très fort, pas seulement avec les chimpanzés mais avec les animaux. Et parfois, c’est évident.

Document 3. Tête de cheval blanc (1814 / 1815) de Théodore Géricault (1791-1824), musée du Louvre.
Ce tableau à l’huile sur toile est réalisé peu de temps avant la mort du peintre. Il le considère comme un autoportrait, ce tableau ayant la particularité d’avoir été réalisé « sans confrontation avec un cheval vivant », à partir d’une gravure peu connue de Carle Vernet. Tableau à retrouver dans ma Visite guidée du musée du Louvre sur le thème « les Animaux & nous ».

Tête de cheval blanc (1814 / 1815) de Théodore Géricault (1791-1824).

© Musée du Louvre / Wikicommons

Corrigé des questions

Question 1 (3 points) : document 1
En quoi l’homme est-il radicalement différent des animaux selon Descartes ?

Selon le philosophe, dans cet extrait du Discours de la méthode, la différence entre l’homme et l’animal est une différence de nature et non de degré. Les animaux sont semblables à des machines, même si ces machines peuvent être perfectionnées, à l’exemple d’« un horloge, qui n’est composé que de roues et de ressorts ». Le don de la parole permettant d’exprimer sa pensée est ce qui distingue l’homme de l’animal. René Descartes oppose l’exemple des oiseaux qui peuvent prononcer des paroles (« les pies et les perroquets »), mais pas exprimer une pensée, à celui des « hommes […] nés sourds et muets », qui inventent des signes pour exprimer leur pensée. Il insiste sur le fait que les animaux n’ont pas « moins de raison », mais « point du tout ». Ils n’ont pas d’esprit, et « c’est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organe ». Il prend l’exemple de l’horloge, ce qui correspond à ce que nous apprend le paratexte sur ce philosophe : « les animaux réagissent par instinct, comme des automates programmés par la nature ».

Question 2 (3 points) : document 2 et 3
Montrez que pour Jane Goodall et pour le peintre Théodore Géricault, l’animal est doté de sensibilité.

Il ressort de l’entrevue de Jane Goodall pour National Geographic et du tableau de Théodore Géricault Tête de cheval blanc que l’animal est doté de sensibilité. Pour celle-là, les chimpanzés « ont des personnalités distinctes et des liens émotionnels très forts avec ceux qu’ils affectionnent ». Elle renverse la relation, et prétend qu’elle attendait que « les chimpanzés [l]’apprivoisent ». Loin d’être des machines, ils sont capables d’émotions propres aux humains, comme le fait d’avoir peur (l. 24) ou de « faire confiance » (l. 25). Elle va jusqu’à les baptiser, en leur donnant juste un prénom, mais un prénom qui a un sens précis (Wounda = « à l’article de la mort »), ou même un nom et un prénom, comme un être humain : « David Greybeard ». En ce qui concerne le tableau de Théodore Géricault, le paratexte nous apprend qu’« Il le considère comme un autoportrait », ce qui lui offre une façon détournée d’exprimer sa sensibilité, alors qu’il est jeune (portrait réalisé à l’âge de 23 / 24 ans), et ignore que sa vie sera courte ; il meurt 10 ans après, à l’âge de 32 ans. Le regard profond du cheval, dont l’œil gauche et même l’œil droit ne semblent pas tournés vers le côté comme les yeux des chevaux, mais regarder le spectateur, va dans le sens de cette sensibilité. Elle est exacerbée par le frémissement des naseaux, qui semblent exprimer une émotion profonde. Le cadrage serré sur la tête comme un portrait d’homme, et non en entier comme les nombreux tableaux de chevaux de ce peintre, font ressortir non pas les qualités des chevaux en général, mais d’un cheval précis. Le paratexte nous apprend qu’il ne s’agit pas d’un cheval vivant, mais que le peintre s’est inspiré d’une gravure, ce qui lui a permis d’exprimer sa propre sensibilité en se projetant dans une personnalité de cheval, à la façon de « l’animal totem » connu dans certaines civilisations extra-européennes.

Question 3 (4 points) : document 1, 2 et 3
En quoi les documents 2 et 3 remettent-ils en cause la thèse de René Descartes ?

Selon Descartes, les animaux n’ont « point d’esprit », et ils ne sont pas capables d’exprimer leur pensée par la parole, même si certains, à l’instar des « pies » et « perroquets », peuvent prononcer des paroles. Or Jane Goodall prétend avoir « parlé » à la femelle chimpanzé Wounda, et avoir « un lien très fort » avec les animaux en général. L’anecdote qu’elle relate va dans ce sens, car Wounda semble s’exprimer avec un langage non verbal, comme le faisaient non seulement les sourds-muets de l’époque de René Descartes, mais comme on fait quand on est sous le coup d’une émotion forte : « elle a d’abord touché la main de Rebecca » , puis elle « s’est tournée tout d’un coup vers moi et m’a serrée dans ses bras très longuement ». Elle va plus loin en prétendant que le chien de son enfance « a été envoyé pour m’apprendre » (l. 13, répété l. 23). La tournure suppose une activité consciente de la part de l’animal, comme un enseignant, même si la formule « il a été envoyé » fait davantage état d’une croyance que de science. Le regard pénétrant du cheval de Théodore Géricault peut être interprété comme un don de parole que le peintre lui prête, ainsi que les oreilles dressées tournées vers nous. Mais on peut également interpréter sa posture frontale face au spectateur comme un langage non verbal. De même, la crinière bien peignée, la mèche tombant sur le front ressemble à des cheveux d’homme plus qu’à une crinière équine. On dirait un humain qui a soigné son paraître en société. On peut supposer qu’à force de dessiner et peindre des chevaux, Géricault s’est persuadé qu’il « ne leur manque que la parole » selon la formule consacrée ; en tout cas cela questionne la thèse de René Descartes.

À suivre…

Lionel Labosse

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