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Voici le corrigé de la question proposée à la fin du cours précédent : « Hommes & animaux domestiques ou sauvages » : « Montrez l’évolution du rapport entre les hommes & les animaux, de Rosa Bonheur (XIXe siècle) à nos jours, en citant le maximum de documents de ce cours. »
Il s’agit d’une proposition de corrigé sous forme d’un essai informel, dont l’énoncé reste à trouver. C’est un exemple d’essai que j’ai fourni à mes étudiants en guise de corrigé hypertrophié de la question synthétique que je leur avais proposée. Je triche un peu avec les nouveaux programmes, en proposant des questions qui sont en réalité des synthèses. Comme j’ai des étudiants formidables cette année, j’en profite, et une bonne part d’entre eux se prend au jeu.
Je précise mon point de vue pédagogique : pour moi, une « écriture personnelle » (ancien programme), c’était une « synthèse » portant sur le cours complet sur le thème. Avec cet « essai » (nouveau programme) ci-dessous, nous avons une synthèse-essai qui ne porte que sur les documents de ce cours (textes, photos, vidéos), pimentés de quelques allusions externes. Bien entendu, n’étant pas limité en place, je me suis permis ici quelques extrapolations personnelles qui vont au-delà de la version communiquée à mes étudiants. Le débat a d’ailleurs été riche lorsque je leur ai présenté ce document. Je ne leur impose pas ma façon de voir les choses ; nuance : je leur montre comment se construit un « essai », c’est-à-dire une réflexion personnelle basée sur des documents, des éléments culturels & une expérience. À eux d’en faire autant.
« Montrez l’évolution du rapport entre les hommes & les animaux, de Rosa Bonheur (XIXe siècle) à nos jours, en citant le maximum de documents de ce cours. »
Du peintre animalier Rosa Bonheur à nos jours, et notamment à la Fondation 30 millions d’amis, les rapports entre l’homme et les animaux sauvages ou domestiques semblent avoir subi un bouleversement ontologique, qui remet en cause l’existence même de ces animaux, sous prétexte de les protéger.
Que ce soit chez Rosa Bonheur, chez Jack London, chez Joseph Kessel, même chez les circassiens Firmin Bouglione & son gendre Alexis Gruss, les relations entre l’homme & l’animal semblent relever de la leçon de l’Ancien Testament dans le récit du Déluge & de l’Arche de Noé : « Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout ce dont la terre fourmille et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. » (Genèse, chapitre 9, verset 2).
Rosa Bonheur : « El Cid, tête de lion » (1879)
© Musée du Prado / Wikicommons
Les trois tableaux de Rosa Bonheur, Tête de lion, Labourage nivernais et Le Labourage, exécutés entre 1844 et 1879, montrent une proximité entre l’homme et l’animal. Le lion, dont on sait qu’il vivait sur la propriété de la peintre, est portraituré non comme un animal, mais comme un homme, en buste, et son regard nous fixe comme celui d’un homme. Les chevaux du Labourage sont utilisés par l’homme, qui travaille avec eux, et la présence de l’enfant sur le dos d’un cheval, fait de ces derniers des quasi membres de la famille. « Labourage nivernais » montre deux attelages de six bœufs chacun, conduits par quatre ouvriers agricoles d’une métairie. Certes les hommes sont munis de bâtons de bouviers, mais les douze bovins semblent en parfaite santé, ils sont tout sauf maltraités. Les hommes les dominent, mais ils ne les maltraitent apparemment pas, ce qui est logique puisque ces bestiaux leur permettent d’assurer leur subsistance, et constituent un capital à préserver.
Si l’on passe à l’extrait de Croc-Blanc, la relation est encore plus profonde : l’animal apprivoisé considère son maître comme un « dieu d’amour », et loin de la maltraitance – qu’il a connue avec ses deux précédents maîtres – c’est l’absence de son maître qui le fait souffrir : « si le dieu s’éloignait, l’inquiétude lui revenait, un vide s’ouvrait en lui et l’oppressait comme un néant. » ; « Parfois, quand son dieu le regardait et lui parlait, une sorte d’angoisse semblait l’étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce qu’il sentait. » Il y a quelque chose de religieux dans cette relation, et le titre du chapitre nous guide sur une clé de lecture basée sur la statue L’Extase de Sainte Thérèse (1652) de Gian Lorenzo Bernini dit Le Bernin (1598-1680), où l’on peut voir une mise en œuvre de la phrase « Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une lumière. » [1].
Dans Le Lion, Joseph Kessel met en scène un lion qui est à la lisière des deux mondes, celui des hommes et le monde sauvage. Ayant été adopté par une fillette quand il était bébé, il se comporte avec elle et avec ses amis qu’elle lui présente, comme un gros chat, et sa description par le narrateur correspond au portrait de lion de Rosa Bonheur : « dans le regard que le grand lion du Kilimandjaro tenait fixé sur moi, je vis passer des expressions qui m’étaient lisibles, qui appartenaient à mon espèce, que je pouvais nommer une à une : la curiosité, la bonhomie, la bienveillance, la générosité du puissant. » Loin de la « maltraitance », cet apprivoisement d’un fauve aboutit à une morale que l’on pourrait qualifier d’« animaliste », si le sens de ce mot n’avait pas été dévoyé par les militants radicaux qui se prétendent tels. La leçon est d’autant plus impressionnante que c’est une fillette qui domine le roi des animaux, ce qui approfondit le sens du verset de l’Arche de Noé.
Les deux textes 4 et 5 sur le cirque nous donnent un exemple qui pourrait à la limite justifier les arguments de ces « animalistes ». En effet, l’ours qui s’échappe au début de l’extrait de Le Cirque est mon royaume, de Firmin Bouglione, est abattu puis dépouillé, et l’auteur aborde des anecdotes dans lesquelles les fauves peuvent attaquer le dompteur ou les circassiens. Mais il s’agit de mémoires, et dans cet extrait, de cas exceptionnels. La conclusion ne laisse aucun doute : « Dans ses pas, j’appris à exécuter ces gestes qu’il tenait lui-même de son père et dont mes yeux étaient pleins depuis ma plus tendre enfance, ces gestes qui ne sont consignés dans aucun livre et dont l’origine remonte peut-être aux temps les plus primitifs ». Là aussi, il nous semble que cette tradition du cirque remonte à l’épisode de l’Arche de Noé.
L’homme domine les animaux, certes, mais si l’on s’en réfère aux témoignages connus d’avant notre époque, comme par exemple la photo du Gala de l’Union des artistes de 1971 incluse dans le document, les cirques avec animaux sauvages n’auraient jamais pu séduire des générations de familles et émerveiller des générations d’enfants si dans la quasi-unanimité des cas, les animaux n’y avaient pas été parfaitement bien traités.
Firmin Bouglione surveille ses tigres pour le numéro de Juliette Gréco. 38e Gala de l’Union des Artistes. 23 avril 1971, par Daniel Lebée.
© Musée Carnavalet
Les cas de dompteurs dévorés par leurs fauves existent certes, mais ce sont des accidents exceptionnels. Un spectacle de cirque avec des animaux mal nourris & maltraités ne collaborant pas avec leur dompteur, comme en témoigne Alexis Gruss dans Se ducere, en ce qui concerne son éléphant Syndha, n’aurait pas attiré les foules. Il témoigne de son expérience de dompteur & cornac, qui dure toute la vie, car l’éléphant a « la même longévité que l’être humain ». Il exprime à deux reprises une relation unique que « personne ne peut comprendre » : « Ne pensez-vous pas que l’animal a une perception de l’exploit qu’il est en train de réaliser avec l’être humain ? Cela, personne n’a jamais réussi à le traduire, c’est dommage. Et avec les chevaux, c’est la même chose. Je crois que l’homme et l’animal ont une grande complicité qu’il faut sauvegarder. Le coût de ce travail est immense. Mais comment estimer la valeur de 150 ans de savoir-faire ? On ne peut pas spéculer sur ce travail et cet amour ».
Ce témoignage rejoint celui de Brigitte Bardot, qui évoque dans sa brève lettre à Michel Fize, le lien unique entre un homme et un chien : « J’aime Will, comme j’aime tous les chiens de ma vie ».
En regard de ces multiples témoignages, on est confondu de la brutalité des rédacteurs de 30 millions d’amis. En effet, ceux-ci arguent de la « lutte contre la maltraitance animale » pour exhorter le gouvernement à être encore plus répressif dans la punition des cirques qui n’appliquent pas assez vite la loi de 2021 qui amalgame « maltraitance animale » & « exploitation des animaux ». Or si l’on comprend bien cette loi et leur position, il s’agit ni plus ni moins que de planifier l’extinction des espèces sauvages, voire des chevaux utilisés encore par le cirque Gruss (photo incluse dans le doc), par la « saisie ou le placement des animaux nés en violation de l’interdiction ainsi que des animaux reproducteurs ». Donc ces « animalistes » avec leurs bons sentiments, rêvent ni plus ni moins que de supprimer toute trace d’animaux sauvages, sous prétexte de les protéger ! Il s’agit de « mettre un terme à l’itinérance d’animaux non domestiques pour le divertissement. » Avec ces militants, terminé l’émerveillement des enfants devant les animaux (susceptible pourtant d’éveiller des vocations d’éthologues & autres amis des animaux réellement menacés). On note aussi qu’ils pensent que ces animaux seraient mieux traités dans des centres que par des familles de circassiens qui les soignent depuis leur enfance. Le seul divertissement qu’ils semblent abandonner aux enfants est celui de s’avachir devant Netflix, ou de s’adonner aux trafics de drogue ou autres, qui pulluleront d’autant plus que selon eux les services de police devraient se concentrer sur ce seul trafic d’animaux. Il est vrai que la tendance est de transformer les gardiens de la paix en gardiens de l’ordre.
J’ai eu l’occasion d’assister en janvier 2026 au nouveau spectacle du cirque Pinder, qui après des années d’interruption, a remplacé les animaux par des spectacles inédits. J’en ai tiré la vidéo ci-dessus : « Le Globe de la Mort & la mort du Cirque ». en effet, la comparaison avec le spectacle du cirque Gruss avec chevaux, que j’ai admiré en 2022, est sans appel. C’est un bon spectacle, certes, et les deux clowns tâchent de donner de l’unité à un patchwork décousu de numéros distincts recrutés aux quatre coins du monde, proposés par des artistes pour la plupart seuls ou en binôme. Les enfants sont satisfaits, certes, mais où est l’éblouissement que procure le spectacle d’animaux sauvages obéissant au dompteur ? Et sans l’émulation & l’entraide qui soudent une troupe familiale constituée de génération en génération, la magie du cirque s’évapore.
Les équilibristes chiliens cèdent la place aux acrobates chinois, aux numéros venus de Colombie ou d’Italie. Deux numéros m’ont flingué le moral. Premièrement, un brave homme qui présentait un numéro de bulles, puis un numéro de drones dressés en essaim vrombissant autour de lui, là où j’aurais vu un numéro de chats ou d’oiseaux. Deuxièmement, le numéro de foire « Le Globe de la Mort », une boule articulée à l’intérieur de laquelle des motards (entre 4 et 10 selon le budget) tournent à toute vitesse sans se heurter. C’est un numéro fait pour l’extérieur, car sous le chapiteau, ils sont obligés de le présenter à la fin du spectacle. Les gaz d’échappement empuantissent l’atmosphère, et les spectateurs qui piétinent longuement pour sortir, ont le temps de ruminer la senteur du « progrès » que constitue le cirque sans animaux. Adieu « l’odeur des fauves » d’antan, glorifiée par « Le funambule » de Jean-Roger Caussimon. Sommes -nous devenus plus humains avec nos drones & nos bécanes ?
Ne serait-il pas temps de revenir à la raison et au juste milieu ? Certes, il existe des cas de « maltraitance animale », mais sans doute pas dans les cirques ou dans les zoos, où les animaux sont exposés en pleine lumière, et où toute maltraitance sauterait aux yeux. Comme le dit Michel Fize dans l’extrait de l’émission de GPTV, 61 % des Français possèdent au moins un animal domestique, et ils sont en tout bien davantage que « 30 millions d’amis ». Sur ces quantités phénoménales d’animaux domestiques, ainsi que sur la quantité plus limitée d’animaux de cirques, oui, il a existé et il existe sans doute encore quelques cas de maltraitance, et le législateur peut fort bien y veiller, mais sans empêcher ces relations magnifiques entre les animaux et nous, qui éblouissent toute une vie.
Et nous ne parlons pas des chiens d’aveugles ni des animaux guérisseurs (équithérapie, etc.) Il existe des femmes et des enfants battus, mais faut-il pour autant « replacer » tous les enfants et interdire l’hétérosexualité, c’est-à-dire organiser l’extinction de l’espèce humaine sous prétexte d’empêcher toute maltraitance ?
Il est étonnant que ces prétendus défenseurs des animaux soient muets quand il s’agit des abattages massifs de bovins perpétrés actuellement, et que dénonce la Fondation Brigitte Bardot dans son communiqué sur la « Dermatose Nodulaire Contagieuse ». « Il faut arrêter ce massacre » conclut-elle. Cela me donne envie de dire qu’il faut aussi arrêter le massacre des animaux de cirque que ces militants extrémistes veulent interdire, sans oublier que c’est aussi le massacre d’un pan entier de l’économie du divertissement, économie rentable qu’ils veulent éradiquer, tout en créant encore et encore du gaspillage d’argent public pour s’occuper des animaux « replacés », qui ne feront que nous coûter de l’argent sans plus servir à rien jusqu’à leur disparition totale.
Le spectacle rural du labourage mis en valeur par Rosa Bonheur a aujourd’hui été éradiqué de nos campagnes, et l’on doit payer des agences de voyage pour admirer des buffles au labour dans les pays exotiques. Les bovins seront absents du prochain salon de l’agriculture sous prétexte de cette maladie pourtant bénigne. Protéger les animaux, est-ce planifier leur disparition ?


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