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"Vincent Bolloré s’est comporté comme un voyou. Il m’a roulé, trompé, humilié. Je n’oublierai jamais"

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Il fait partie des hommes les plus puissants et les plus clivants de France. Charismatique, dangereux, stratège, riche, influent. La liste des adjectifs pour qualifier Vincent Bolloré par ses admirateurs et détracteurs, est longue. Il n'a pas de compte X, pas d'Instagram, et ne fait presque pas d'interviews. Pourtant, son influence est partout. Dans les ports africains, sur les plateaux télé, dans les maisons d'édition, jusque dans les débats politiques français.

À 74 ans, l'entrepreneur breton pèse plus de 10 milliards de dollars et figure dans le top 10 des plus grandes fortunes françaises, d'après Forbes. Mais l'argent n'est qu'une partie de l'histoire, parce que Vincent Bolloré n'est pas seulement riche, il est devenu un personnage central du "quatrième pouvoir", les médias.

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C'est un sacrifice, je sais. Mais c'est le seul moyen de nous en sortir".

Reprise d'une épave industrielle familiale

Un matin de 1981, dans le bureau breton de la papeterie familiale, Vincent Bolloré regarde les comptes. Deux siècles d'histoire, et beaucoup de succès. Ils y produisent du papier bible, des sachets de thé mais, surtout, du papier à rouler. Les célèbres feuilles OCB, O pour Odet (le nom du fleuve qui borde l'usine), C pour Cascadec (la société reprise par la famille deux cents ans avant) et B pour Bolloré.

La production des feuilles OCB a été produite depuis 1918 par la famille Bolloré. En 2000, le groupe cède la marque et la production au groupe américain Republic Tobacco.La production des feuilles OCB a été produite depuis 1918 par la famille Bolloré. En 2000, le groupe cède la marque et la production au groupe américain Republic Tobacco. ©Copyright (c) 2018 Matthew Moloney/Shutterstock. No use without permission.

Sauf qu'à cette période, la papeterie familiale est une épave industrielle sur le point de couler. Vincent Bolloré a alors 29 ans, mais il a déjà les dents longues. Il a terminé un master en droit des affaires mais surtout, il a fait ses classes comme directeur adjoint chez le gestionnaire d'actifs Edmond de Rothschild dès l'âge de 23 ans.

Malgré les difficultés, il rachète l'usine pour quatre francs symboliques. Ce n'est pas un acte de charité chrétienne, mais un pari sur le temps long. Pour redresser la barre, il impose une cure d'amaigrissement. "C'est un sacrifice, je sais. Mais c'est le seul moyen de nous en sortir", lance-t-il devant les employés. De quel sacrifice parle-t-il ? Une réduction de leurs salaires de 30 % en échange du maintien de tous les emplois.

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Bolloré m'a pris pour un con. Mais je ne me suis pas laissé faire !"

D'une épave à un empire à 12 milliards de francs

Son "sacrifice", aussi drastique soit-il, porte ses fruits. Deux ans après son arrivée, la papeterie est sauvée. Comment a-t-il fait ? En abandonnant, progressivement les activités les moins rentables pour se concentrer sur des niches à forte valeur ajoutée. Le papier à cigarette reste, mais il n'est plus suffisant. Alors il pousse le groupe vers les films plastiques ultrafins, utilisés notamment dans l'électronique et l'industrie.

Le fonds souverain norvégien quitte le groupe Bolloré : "Il y a un risque qu'il contribue ou soit responsable de violations de droits humains"

Dans les années 1980, ces niches sont encore peu occupées et bien plus rentables. Elles demandent des machines spécifiques, un savoir-faire, et offrent donc une protection contre la concurrence. Et ça fonctionne. À la fin de la décennie, le groupe devient leader mondial dans ce secteur. Le Monde décrit une entreprise de 15 000 salariés, réalisant plus de 12 milliards de francs de chiffre d'affaires.

Une guerre avec son rival d'enfance

L'influence de Vincent Bolloré se mesure aussi à la qualité de ses ennemis. Le plus légendaire reste Martin Bouygues. Avant de devenir des rivaux pour le contrôle de TF1 à la fin des années 1990, les deux hommes partageaient les bancs de l'institut catholique Gerson, dans le 16e arrondissement de Paris. Cette proximité d'enfance rend d'ailleurs leur affrontement de 1997 d'autant plus féroce, quand Vincent Bolloré entre dans le capital de Bouygues par surprise. Il amasse 17 % des parts. Le marché se demande alors : va-t-il prendre le contrôle de TF1 ?

Sauf que le Breton n'est pas là pour construire des immeubles, Bouygues ayant une filiale dans le BTP, il est là pour la plus-value. Il finit par revendre ses parts, empochant au passage 1,5 milliard de francs (plus de 200 millions d'euros) de bénéfice. Ce que Martin Bouygues ne lui pardonnera pas. "Bolloré m'a pris pour un con. Mais je ne me suis pas laissé faire !", lançait l'intéressé au magazine Challenges en 2013. Et d'ajouter :"Vincent Bolloré s'est comporté comme un voyou. Il m'a roulé, trompé, humilié. Je n'oublierai jamais".

En tout cas, c'est à ce moment que le milliardaire français gagne son surnom de "petit prince des take-overs" (des prises de contrôle boursières).

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À force de fabriquer du papier, les Bolloré sont devenus sensibles à ce qui pouvait être écrit dessus".

L'empire africain de Bolloré

On ne peut comprendre Vincent Bolloré sans regarder vers le Sud. Pendant des décennies, le milliardaire a régné sur les ports de Douala au Cameroun, d'Abidjan en Côte d'Ivoire, de Dakar au Sénégal et de Libreville au Gabon. En Afrique, Vincent Bolloré y a bâti un empire logistique sans équivalent, contrôlant les portes d'entrée et de sortie de plus d'une dizaine de pays à travers sa filiale Bolloré Africa Logistics. Mais ce n'est pas seulement du transport, Vincent Bolloré contrôle tout : les ports, les rails, les entrepôts. Un réseau qui lui permet de négocier directement avec des chefs d'État.

Vincent Bolloré visé par une plainte pour recel et blanchiment dans des ports africains

Sauf que cette "toute-puissance" a eu son prix, notamment devant la justice. En mars 2026, Vincent Bolloré a été renvoyé devant le tribunal correctionnel de Paris pour "corruption d'agent public étranger" et "complicité d'abus de confiance" dans l'affaire des ports africains, un dossier qui remonte aux campagnes présidentielles de 2010 au Togo et en Guinée. La justice soupçonne son groupe d'avoir aidé certains candidats, comme Alpha Condé en Guinée, en échange de concessions portuaires stratégiques. Après des années de bataille judiciaire, et l'échec d'un premier plaider-coupable en 2021, le milliardaire devra finalement s'expliquer lors d'un procès prévu en décembre 2026, où il encourt jusqu'à dix ans de prison.

Cette partie de son histoire semble donc encore le suivre de près et ce malgré le fait qu'en 2022, il a revendu cette activité à l'armateur MSC pour 5,7 milliards d'euros.

L'omniprésence dans les médias

Pourquoi un industriel breton a-t-il fini par posséder Canal +, CNews et Lagardère ? Tout commence par Havas. En 2004, Vincent Bolloré s'empare du géant mondial de la publicité. Selon l'analyste financier Philippe Nataf, Havas n'est pas qu'une agence, c'est le "cerveau de l'influence" du groupe. "À force de fabriquer du papier, les Bolloré sont devenus sensibles à ce qui pouvait être écrit dessus", décrit Jean Bothorel dans son livre "Vincent Bolloré, une histoire de Famille".

Derrière la polémique chez Grasset, que cache l'empire Bolloré ?

Avec Havas, Vincent Bolloré met pour la première fois un pied direct dans le monde de la communication. Un terrain nouveau pour l'industriel, mais qui va rapidement devenir central dans sa stratégie. Laquelle ? maîtriser toute la chaîne de production de l'information, de sa fabrication à sa diffusion. Publicité avec Havas, production et diffusion avec Canal + (via le rachat de Vivendi en 2014), télévision avec CNews, puis relais dans la presse et l'édition via Lagardère, l'empire fonctionne comme un système circulaire. Un ancien cadre de Vivendi résume au Monde ce modèle comme "une machine à fabriquer du récit", où l'information circule en boucle d'un média à l'autre, donnant "l'illusion d'une omniprésence".

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Je ne peux pas être tenu pour responsable de tout ce qu'il y a sur nos chaînes".

Un mode de fonctionnement qui s'accompagne d'une reprise en main éditoriale, ce qui provoque parfois des polémiques. D'après les recherches de Nicolas Vescovacci dans son livre Vincent Tout-Puissant, cette arrivée chez Vivendi marque la fin du journalisme de contre-pouvoir chez Canal +. L'auteur documente notamment la déprogrammation d'une enquête sur le Crédit Mutuel en 2015. Pour quelle raison ? Parce que la banque était un partenaire financier du groupe. Un exemple parmi tant d'autres.

Vincent Bolloré, lui, conteste toute volonté d'ingérence. Auditionné devant les députés en 2026, il s'en tient à dire : "Je ne peux pas être tenu pour responsable de tout ce qu'il y a sur nos chaînes", renvoyant la responsabilité aux rédactions elles-mêmes. Face aux critiques visant CNews et sa droitisation dans le paysage audiovisuel depuis sa reprise, il invoque avant tout la logique du marché. Dans un entretien rapporté par Reuters, il assure que la chaîne "répond à une demande du public" et traite des sujets "que d'autres médias ne couvrent pas".

 audition devant la commission d'enquête sur l'audiovisuel public - YouTube thumbnail

Mais cette défense ne convainc pas tout le monde. Plusieurs chercheurs et observateurs parlent désormais de "bollorisation" de l'information, c'est-à-dire un glissement éditorial vers des lignes plus conservatrices, voire réactionnaires, accompagné de départs de journalistes et de dirigeants. Le dernier exemple de ce système date de début avril de cette année, où plus de cent auteurs quittent les éditions Grasset, propriété du groupe. Dans une lettre ouverte, ils refusent d'être "otages dans une guerre idéologique". Le déclencheur ? L'éviction d'Olivier Nora, patron historique de la maison, interprétée comme une reprise en main politique.

De la "gauche" fêtarde (parfois droguée) à la "droite" conservatrice : le parcours d'une rebelle française tombée sous la coupe de Bolloré

Face à la tempête, Vincent Bolloré contre-attaque. Dans les colonnes du Journal du Dimanche, qu'il contrôle également, il dénonce "une petite caste qui se croit au-dessus de tout". Et balaie les critiques, ceux qui partent laisseront la place "à de nouveaux auteurs". Sauf que le malaise dépasse le monde de l'édition.

Télévision, radio, presse, édition, rarement en France un seul homme aura contrôlé autant de canaux à la fois. Une mécanique capable d'imposer des thèmes dans le débat pubic. Selon Reuters, les médias du groupe ont ainsi "fortement accentué leur virage à droite", mettant en avant des sujets comme l'insécurité ou l'immigration et offrant une large exposition à des figures politiques radicales comme Eric Zemmour.

Officiellement pourtant, l'industriel assure avoir pris ses distances. Depuis 2022, il a transmis les rênes opérationnelles à ses enfants et affirme être à la retraite. Une position qu'il a réaffirmée à plusieurs reprises, notamment devant les députés français. Mais dans les faits, son influence semble continuer. Selon Le Monde, Vincent Bolloré "reste omniprésent dans les grandes décisions stratégiques du groupe", malgré son retrait. Une présence informelle qui alimente l'idée d'un pouvoir toujours bien actif.


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