20 millions de milliards. C’est le nombre de fourmis qui partagent actuellement la planète avec nous, selon une étude publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences en 2022. 20 quadrillions d’individus, chacun pesant entre 1 et 10 milligrammes, et leur masse cumulée dépasse pourtant celle de l’ensemble des oiseaux sauvages et de tous les mammifères terrestres réunis. Dit autrement : les lions, les éléphants, les baleines bleues, les ours polaires, tous les cervidés d’Europe, et même l’ensemble des 8 milliards d’humains pris séparément, la balance penche quand même du côté de ces insectes qu’on écrase sans y penser sur un trottoir.
À retenir
- Quel chiffre secret redéfinit complètement notre compréhension de la domination sur Terre ?
- Pourquoi les fourmis apparues 140 millions d’années avant l’homme sont-elles toujours invisibles ?
- Que se passerait-il réellement si cette biomasse colossale venait à décliner ?
Sommaire
- Un chiffre qui redéfinit ce qu’on appelle « dominant »
- 140 millions d’années d’une domination silencieuse
- Le vrai travail invisible : sous nos pieds, sous nos semelles
- Indicateurs d’une planète sous pression
Un chiffre qui redéfinit ce qu’on appelle « dominant »
Grâce à des données provenant de tous les continents et des principaux biomes, les chercheurs sont parvenus à établir une première estimation empirique de l’abondance globale des fourmis : 20 billiards, soit 20×10¹⁵, ce qui représente une biomasse totale d’environ 12 millions de tonnes de carbone sec. Pour mettre ce chiffre en perspective : 12 millions de tonnes de carbone sec, c’est l’équivalent du poids de toute l’aviation commerciale mondiale multiplié par environ 400. Le nombre obtenu est entre 2 et 20 fois plus élevé que les estimations précédentes.
Les fourmis représenteraient entre 10 et 20% de la biomasse animale terrestre de la planète. La consigne de certains manuels scolaires, qui parlaient d’environ 1% de la faune globale, était donc scandaleusement sous-estimée. Le chiffre réel place ces insectes au rang des acteurs biologiques les plus puissants de la Terre, bien au-dessus des mammifères sauvages dans leur ensemble.
À elles seules, les fourmis représentent l’équivalent de 20% de la biomasse humaine. 20%, ce n’est pas négligeable quand on considère que chaque fourmi pèse à peu près autant qu’un grain de sel. C’est la puissance du nombre pur, poussée à son extrême logique. Et ce chiffre pourrait même être en deçà de la réalité : la grande majorité des échantillons étudiés concernent des fourmis au sol ; peu de données concernent les fourmis arboricoles ou souterraines.
140 millions d’années d’une domination silencieuse
Les scientifiques estiment que les premières fourmis sont apparues il y a environ 140 millions d’années, durant le Crétacé, à une époque où les dinosaures dominaient encore la planète. L’humain moderne, lui, existe depuis environ 300 000 ans. Les plus anciens fossiles de fourmis connus datent de 100 millions d’années, mais des études moléculaires récentes ont permis de resituer leur origine entre 140 et 168 millions d’années, et leur intense diversification n’aurait commencé que 40 millions d’années plus tard, en profitant des opportunités écologiques offertes par l’apparition des plantes à fleurs.
Ce qui les a rendues si tenaces ? Leur organisation sociale, leur plasticité génétique et leur grande capacité d’adaptation leur ont permis de coloniser presque tous les écosystèmes et régions du monde, excepté les régions polaires. Il existe plus de 15 700 espèces ou sous-espèces de fourmis répertoriées, et probablement autant n’ayant pas encore été décrites. En France seule, la métropole compte environ 220 espèces de fourmis.
Un détail d’histoire naturelle qui intrigue : un spécimen fossile découvert récemment aurait vécu il y a 113 millions d’années. Le surnom « fourmi de l’enfer » n’est pas une simple exagération journalistique, il désigne une sous-famille aujourd’hui disparue, les Haidomyrmecinae, dont les spécimens arborent des mâchoires en forme de faux, recourbées vers le haut, capables d’attraper des proies par en dessous et de les empaler. La fourmi moderne, comparée à ces ancêtres, est presque rassurante.
Le vrai travail invisible : sous nos pieds, sous nos semelles
La biomasse n’est qu’un chiffre. Ce qui compte vraiment, c’est ce que représente cette masse de corps minuscules en termes de fonctions écologiques. Les fourmis contribuent à l’aération du sol, jouent un rôle de décomposeur en se nourrissant de déchets organiques, d’insectes ou d’autres animaux morts, et constituent également une source de nourriture pour les vertébrés et les invertébrés.
Leur relation avec les plantes dépasse largement le simple pillage de pique-nique. La myrmécochorie, la dispersion des graines par les fourmis, est considérée comme une forme de mutualisme, où plantes et fourmis se sont adaptées parallèlement pour en tirer au mieux profit l’une de l’autre. On estime qu’environ 1,2% des espèces de plantes sont myrmécochores, soit au moins 3 000 espèces dans le monde. Dans certains écosystèmes de forêts tempérées, la myrmécochorie peut représenter jusqu’à 30% de la dispersion des graines.
Le mécanisme est presque élégant : certaines plantes produisent un élaïosome, petite réserve nutritive attachée à la graine. La fourmi emporte le colis, mange la partie riche, puis laisse la graine dans un lieu souvent favorable. En France, les violettes et la chélidoine font partie des plantes qui dépendent de ce partenariat. Supprimez les fourmis d’une forêt, et vous modifiez sa composition floristique dans les décennies qui suivent.
Certaines colonies peuvent rassembler plusieurs centaines de milliers d’individus, et une fourmilière de taille moyenne serait capable de capturer jusqu’à 400 000 proies par an, contribuant ainsi à la régulation naturelle de nombreux insectes. Les fourmis rousses des forêts françaises assurent à elles seules un rôle de contrôle biologique que pesticide aucun ne pourrait remplacer à l’échelle d’une futaie.
Indicateurs d’une planète sous pression
L’autre raison pour laquelle cette biomasse compte, c’est ce qu’elle signale. Pollution, urbanisation ou agriculture intensive modifient les communautés de fourmis. Quand certaines espèces disparaissent d’un sol, le signal ne parle pas seulement d’insectes : il renseigne sur l’aération, les graines et la matière organique. Les myrmécologues utilisent désormais les fourmis comme bio-indicateurs des perturbations environnementales, au même titre que les lichens ou les amphibiens.
Déterminer combien de fourmis peuplent le globe est important pour pouvoir mesurer les conséquences que des modifications de leur habitat, dont le changement climatique, peuvent entraîner. Et c’est précisément là que la question de la biomasse redevient concrète : si cette masse colossale venait à décliner, les effets ne se liraient pas dans les journaux avec des photos de grands mammifères en voie de disparition. Ils se liraient dans des sols plus compacts, des forêts moins bien semées, des équilibres alimentaires fragilisés. En forêt amazonienne, la biomasse de l’ensemble des fourmis et des termites équivaudrait au tiers de la biomasse animale totale de cette région du globe, un tiers qu’on ne voit jamais, mais sans lequel tout le reste vacille.
Sources : dailygeekshow.com | trustmyscience.com


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