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Sous les eaux de la Tamise dort depuis 1944 un cargo chargé de 1 400 tonnes d’explosifs que personne n’a jamais osé décharger

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Trois mâts rouillés qui percent la surface de la Tamise, à un peu plus de deux kilomètres de Sheerness, dans le Kent. Sous ces vestiges métalliques repose un cargo entier, brisé en deux, avec dans ses cales avant environ 1 400 tonnes d’explosifs. Depuis quatre-vingts ans, personne n’a jamais tenté de les retirer. Le risque de les déranger est jugé pire que celui de les laisser pourrir sur place.

L’histoire commence en août 1944, en pleine bataille de Normandie. Le SS Richard Montgomery, un cargo américain de type Liberty Ship construit en 1943 à Jacksonville, en Floride, traverse l’Atlantique au sein du convoi HX-301. En août 1944, le navire est chargé d’environ 7 000 tonnes de munitions et rejoint le convoi HX-301, en direction du Royaume-Uni puis de Cherbourg. Sa destination : ravitailler les troupes alliées qui viennent de reprendre pied sur le continent. Mais l’escale prévue en mer du Nord va tourner au désastre.

À son arrivée dans l’estuaire de la Tamise, le navire est dirigé vers le mouillage du Great Nore, au large de Sheerness, où il doit attendre la formation d’un nouveau convoi pour traverser la Manche. Une tempête de force 8 change la donne. Le 20 août 1944, le navire dérape sur son ancre dans des eaux peu profondes et s’échoue sur un banc de sable, à environ 250 mètres au nord du chenal d’approche de la Medway. Des navires voisins tentent bien d’alerter l’équipage à coups de sirène, mais l’officier de quart ne réagit pas et ne réveille pas le capitaine, un manquement qu’il ne saura jamais expliquer. Le résultat ne tarde pas : à marée basse, la coque se brise littéralement en deux.

À retenir

  • Un navire américain s’échoue en 1944 avec un chargement qui aurait pu niveler une ville
  • Quatre-vingts ans plus tard, les experts redoutent le moment où l’épave commencera à s’effondrer
  • Une stratégie controversée : ne rien faire plutôt que de risquer l’irréparable

Sommaire

  1. Un mois de course contre la montre, puis l’abandon
  2. Pourquoi personne n’a jamais osé y toucher
  3. La fissure qui inquiète, les mâts qui vont tomber

Un mois de course contre la montre, puis l’abandon

Une entreprise de dockers de Rochester est aussitôt mobilisée pour vider les cales. Le déchargement de la cargaison débute le 23 août 1944, en utilisant les propres équipements de manutention du navire. Dès le lendemain, la coque s’est fissurée, provoquant l’inondation de plusieurs cales à l’avant. Malgré l’urgence, l’opération se poursuit tant bien que mal pendant un mois. Le sauvetage continue jusqu’au 25 septembre, quand le navire est finalement abandonné avant que toute la cargaison n’ait pu être récupérée. Le bâtiment finit par se briser en deux parties distinctes, à peu près au milieu.

Ce qui reste dans les cales avant, personne n’a jamais réussi à le sortir. Et c’est précisément cette masse figée qui inquiète depuis huit décennies : 1 400 tonnes de munitions, dont près de 300 énormes bombes « blockbuster » et plus de 2 500 bombes à sous-munitions. Autant dire un arsenal entier, oublié sous quinze mètres d’eau, à portée de vue des ferries qui relient Sheerness au reste du Kent.

Pourquoi personne n’a jamais osé y toucher

La réponse tient en une phrase, tirée d’un rapport officiel du ministère britannique des Transports datant de l’an 2000 : même si l’eau n’a pas déjà rendu les explosifs inertes, une petite explosion à distance du navire ne déclencherait pas l’ensemble de la cargaison, mais le risque augmenterait significativement si l’épave était perturbée, déplacée ou si l’on tentait de la décharger. : le vrai danger, ce n’est pas l’épave qui dort, c’est l’épave qu’on réveille.

Le même rapport avance une hypothèse presque rassurante sur le long terme : livrée à elle-même, l’épave devrait se désagréger progressivement, et il existe de bonnes chances que l’ensemble des munitions finisse par être noyé dans ce processus et devienne neutralisé. Une théorie séduisante sur le papier. Mais « progressivement » se compte ici en décennies, et que la structure du navire, elle, continue de bouger sous la pression des courants.

Les autorités britanniques ne prennent aucun risque entre-temps. L’épave est classée sous la section 2 du Protection of Wrecks Act de 1973, ce qui instaure une zone d’exclusion totale, et Medway Ports est sous contrat avec la Maritime and Coastguard Agency pour baliser et surveiller le site. Une surveillance radar tourne 24 heures sur 24, avec une salle d’opérations qui a l’épave directement dans son champ de vision. Un dispositif qui frôle le paradoxe : protéger une bombe en la laissant tranquille, plutôt que de la désamorcer.

La fissure qui inquiète, les mâts qui vont tomber

Chaque année, un rapport de suivi vient confirmer ou nuancer ce diagnostic. Celui d’octobre 2023 a fait sursauter les experts : la section avant de l’épave présentait une augmentation de son inclinaison, d’environ 10 à 15 centimètres vers l’est, un mouvement suffisant pour déstabiliser l’équilibre précaire des munitions entassées dans les cales. Ce n’est pas un détail anecdotique : c’est précisément le genre de glissement que les ingénieurs redoutent depuis le tournant des années 2010, lorsque des relevés avaient déjà montré une détérioration structurelle continue, avec une accélération dans certaines zones et de nouvelles fissures apparues dans la section avant, le rapport concluant qu’un effondrement structurel majeur ne semblait pas imminent, mais que cette perspective se rapprochait.

Le vrai casse-tête, ce sont les mâts eux-mêmes. Leur poids repose directement sur un pont métallique rongé par plus de huit décennies d’immersion salée, et une chute pourrait percuter la cargaison en dessous. C’est pour cette raison précise qu’un groupe d’experts a recommandé le retrait des mâts, annoncé en 2021, afin de diminuer la contrainte exercée sur le platelage du pont et d’éliminer le risque d’effondrement dans la cale. Le chantier s’est révélé plus compliqué que prévu : des relevés détaillés du site et des fonds marins réalisés en 2022 ont identifié plusieurs difficultés potentielles pour la méthode envisagée, obligeant à revoir le projet pour trouver d’autres solutions. Il aura finalement fallu attendre le printemps 2026 pour qu’un contrat soit signé : en avril 2026, un contrat de 9,5 millions de livres a été signé pour le retrait des mâts, dans un contexte de craintes sur la vulnérabilité du site face à une attaque de drone ou un sabotage sous-marin.

Ce dernier point n’est pas anodin. Le climat sécuritaire en mer du Nord s’est tendu ces derniers mois, avec des sous-marins russes repérés en Atlantique Nord et des inquiétudes exprimées sur la protection réelle de sites sensibles comme celui-ci. Certains habitants de Sheerness réclament d’ailleurs que les mâts, une fois retirés, ne finissent pas à la casse mais soient exposés localement, comme une relique tangible de cette histoire qui a traversé le siècle sans jamais vraiment se refermer.

Sources : warhistoryonline.com | gov.uk

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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