C’est une enquête digne d’un Sherlock Holmes numérique. Imaginez un jeu de société auquel personne n’a joué depuis la chute de l’Empire romain. Les règles sont perdues, le nom est oublié, et tout ce qu’il nous reste, c’est un morceau de calcaire abîmé trouvé aux Pays-Bas. Impossible de savoir comment gagner ou perdre… jusqu’à aujourd’hui. Une intelligence artificielle a réussi l’exploit de reconstituer la logique de ce divertissement antique, non pas en lisant un manuel, mais en analysant l’usure microscopique de la pierre causée par les doigts des joueurs il y a 1 500 ans.
De simple gravats à « console de jeu » antique
L’objet du mystère porte le nom austère d’« objet 04433 ». Découverte à Heerlen (anciennement Coriovallum), une colonie romaine fondée sous l’empereur Auguste, cette dalle de calcaire blanc a longtemps laissé les archéologues perplexes. Pendant des années, le débat a fait rage : s’agissait-il d’un simple morceau de pavage ? D’un fragment décoratif d’un bâtiment public ? Ou d’autre chose ?
La réponse est venue d’une observation minutieuse : la face supérieure présentait un motif géométrique intentionnel. Mais c’est l’analyse des dégâts qui a tout changé. La surface de la pierre montrait des signes d’abrasion spécifiques, compatibles avec le frottement répété de pièces de jeu, confirmant que cet objet était bien un plateau ludique utilisé jusqu’au 5e siècle après J.-C. Le problème ? Contrairement aux échecs ou au backgammon, nous n’avions aucune idée des règles.
Crédit : Luk van GoorL’IA Ludii : le détective des temps modernes
C’est ici que l’archéologie traditionnelle a passé le relais à la technologie. Les chercheurs de l’Université de Leiden ont fait appel à Ludii, un système d’intelligence artificielle spécialisé dans les jeux. L’approche est fascinante : au lieu d’essayer de deviner les règles, l’IA a fait de la rétro-ingénierie. Elle a simulé des milliers de variantes de règles possibles sur ce plateau spécifique pour voir lesquelles produiraient les traces d’usure observées sur l’objet 04433.
La logique est implacable : si une règle impose de passer souvent par la case centrale, celle-ci sera plus creusée. « Les dommages étaient répartis de manière inégale », explique le Dr Walter Crist, auteur de l’étude. Des rainures profondes trahissent les coups les plus courants, tandis que les égratignures légères indiquent des mouvements rares. L’IA a simplement cherché quel scénario mathématique correspondait à la réalité physique de la pierre.
Crédit : W Crist et al. / Antiquity (2026)Un jeu de blocage en avance sur son temps
Le verdict de l’algorithme est surprenant. Il ne s’agissait pas d’un jeu de course (comme les petits chevaux) ni d’un jeu de guerre (comme les échecs), mais d’un jeu de blocage. Le but était de manœuvrer ses pièces pour coincer l’adversaire, l’empêchant de bouger jusqu’à ce qu’il soit acculé.
Cette découverte est une anomalie historique. Les jeux de blocage purs sont extrêmement rares dans les archives archéologiques européennes de cette époque ; ils ne deviennent courants qu’au Moyen Âge, près de mille ans plus tard. Cela suggère que les légionnaires ou les citoyens de Coriovallum pratiquaient une variante locale unique ou un jeu importé d’une culture lointaine, aujourd’hui disparue.
Une révolution pour l’archéologie
Cette réussite ouvre une porte immense. Jusqu’à présent, pour comprendre un jeu ancien, il fallait trouver des textes ou des peintures explicatives. Désormais, une simple pierre usée suffit. « C’est la première fois que la simulation par IA est utilisée avec des méthodes archéologiques pour identifier un jeu », s’enthousiasme Walter Crist.
Cette méthode pourrait bientôt être appliquée à d’autres objets mystérieux qui dorment dans les musées. Combien d’autres « jouets » avons-nous classés par erreur comme « objets rituels » ou « débris de construction », simplement parce que nous en avions perdu le mode d’emploi ? L’IA est peut-être en train de nous rendre notre mémoire ludique.
L’étude est publiée dans la revue Antiquity.


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