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« Orechnik : un tir de missile qui en dit long sur les faiblesses russes »

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Dans la nuit du 8 au 9 janvier, la Russie a tiré un missile balistique hypersonique de type Orechnik sur l’Ukraine. Cette frappe, loin d’être une illustration de la puissance russe, masque au contraire les maux qui la rongent, analyse le professeur de science politique Aurélien Colson.

Aurélien Colson est professeur de science politique et co-directeur du Centre Géopolitique, Défense & Leadership à l’ESSEC.


Dans la nuit du 8 au 9 janvier, la Russie a lancé contre l’Ukraine un missile balistique hypersonique de type Orechnik, capable d’emporter des têtes nucléaires. C’est là un fait géopolitique dont l’analyse éclaire la stratégie qui anime le Kremlin dans sa guerre d’agression contre l’Ukraine. Six enseignements, au moins, peuvent en être tirés.

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En premier lieu, c’est une prétendue riposte à un faux prétexte. Moscou a justifié ce tir exceptionnel comme une « réponse à une tentative d’attaque ukrainienne contre une résidence présidentielle » – le palais de Valdaï. Peu importe que Kiev, puis surtout Washington, aient qualifié ces allégations de fabrication destinée à légitimer une escalade. L’épisode confirme ainsi la propagande assumée du Kremlin : mentir pour faire croire à une menace existentielle, qui n’existe en fait que dans son propre narratif. C’est du même ordre que l’antienne selon laquelle l’OTAN menacerait le territoire russe.

Cela s’inscrit - deuxième enseignement - dans la doctrine de dissuasion régulièrement répétée par le Kremlin. Dès l’annonce de son opération militaire spéciale le 24 février 2022, Vladimir Poutine nous avait prévenu : « Quiconque essaiera d’intervenir de l’extérieur doit savoir que toute tentative de perturber notre action sera confrontée à une réponse immédiate, et mènera à des conséquences que vous n’avez jamais connues dans votre histoire. ».

Poutine sait qu’il ne peut pas remporter militairement le conflit si la coalition des volontaires soutient réellement l’Ukraine.

Il n’a cessé depuis de réitérer cette menace, à chaque étape de l’appui croissant des Occidentaux à l’Ukraine : avant l’envoi des premiers moyens offensifs, puis des premiers chars, puis des premiers avions de chasse, etc. À chaque fois, « la ligne rouge » fut franchie par les Occidentaux – sans jamais déclencher les fameuses représailles massives pourtant promises. La répétition de cette posture de dissuasion trahit un calcul réaliste : Poutine sait qu’il ne peut pas remporter militairement le conflit si la coalition des volontaires soutient réellement l’Ukraine.

Car l’armée russe est tenue en échec. Une date le démontre, si symbolique qu’elle forme le troisième enseignement de ce tir. Le dimanche 11 janvier 2026, l’opération militaire spéciale – qui ne devait durer que quelques jours – fait rage depuis 1 418 jours. Or 1 418 jours, c’est exactement la durée de la « Grande Guerre patriotique » de l’URSS contre l’Allemagne nazie, déclenchée par l’opération Barbarossa le 22 juin 1941 et achevée avec la capitulation allemande du 8 mai 1945 (9 mai à Moscou compte tenu du décalage horaire).

Sauf qu’en 1945, après 1 418 jours de combat, l’Armée rouge était dans Berlin, partie de Stalingrad à plus de 2.000 km de distance. En Ukraine, l’armée de Poutine a seulement conquis, entre le 1er janvier 2023 et le 1er janvier 2026, 7.463 km² – soit la superficie d’un département français comme l’Isère. En trois ans. Un gain dérisoire représentant seulement 1,23 % du territoire ukrainien – et ce au prix d’un million de soldats russes, morts ou irrémédiablement blessés.

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Quatrième enseignement, l’usage d’un missile aussi sophistiqué vient fort à propos faire oublier un désastre cuisant pour le complexe militaro-industriel russe : l’échec complet des systèmes de défense aérienne fournis par le Kremlin au Venezuela. Toute la panoplie était pourtant présente : systèmes S-300VM (longue portée), Buk-M2 (moyenne portée) et Pantsir-S1 (courte portée), achetés par le régime chaviste pour plusieurs milliards de dollars (pour l’essentiel versés en nature, par des transferts de pétrole).

Aucun de ces systèmes n’a pu mettre à terre le moindre aéronef utilisé par les Américains. Il fallait bien un tir d’Orechnik pour tenter de masquer cette humiliation militaro-technique. Quitte à y engloutir des sommes considérables. Un missile Orechnik coûte entre 10 et 30 millions de dollars selon les experts américains familiers des systèmes balistiques russes. Ce qui nous mène au cinquième enseignement de ce tir : Poutine a sacrifié le développement de son pays à sa folie impériale. Qu’on en juge : le coûteux missile fut lancé depuis le site d’essai de Kasputin.

Cette région dévastée cumule ainsi pauvreté, alcoolisme, faible espérance de vie et mortalité infantile élevée, reflétant une crise sanitaire, économique et sociale persistante.

Yar, situé dans l’oblast russe d’Astrakhan. De l’aveu même des statistiques officielles de Rosstat, le revenu médian des ménages y est de… 250 € par mois. Cette région dévastée cumule ainsi pauvreté, alcoolisme, faible espérance de vie et mortalité infantile élevée, reflétant une crise sanitaire, économique et sociale persistante. C’est typique de toutes les régions russes éloignées de la métropole, constituée de Moscou et Saint-Pétersbourg. Au pouvoir depuis un quart de siècle, Poutine a ruiné son pays, pourtant richissime de ressources naturelles, pour un mirage revanchiste.

D’où le sixième enseignement, en forme de conclusion : Poutine ne veut pas de la paix en Ukraine. Cela s’explique. Il ne peut tolérer que les Ukrainiens – selon lui, « des Russes qui parlent russe avec un accent » – puissent, même dans un pays amputé de quatre oblasts, se tourner vers l’Europe et l’Occident, et y vivre cette incroyable combinaison de droits humains et de prospérité qu’il interdit à tous les Russes.

En outre, en cas de paix, que faire de 700.000 vétérans revenant raconter la réalité de la guerre, aux antipodes de ce qu’en chantent les propagandistes à la télévision russe ? Le 23 juin 2023, il avait suffi d’une journée à 8.000 mercenaires de Wagner pour arriver à 200 km de Moscou et y faire trembler le Kremlin. Et puis, la Russie est aujourd’hui en économie de guerre : mais s’il n’y a plus de guerre, il n’y a plus d’économie. Poutine, qui ne cesse de prétendre que « tout se déroule selon le plan », n’a pas de plan pour la suite – et certainement pas de plan pour la paix. Tel est le message de l’Orechnik.

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