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Marek Hudon (ULB) : "L’Europe est clairement insuffisamment préparée aux crises à venir"

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Pour Marek Hudon, professeur à la Solvay Brussels School of Economics and Management, la guerre en Iran met une nouvelle fois en lumière, après d'autres crises, la vulnérabilité économique de l'Europe. "Un sursaut s'impose", dit-il. Entretien.

Cette guerre au Moyen Orient démontre à nouveau notre dépendance économique dans un certain nombre de domaines, comme cela a été le cas lors d'autres chocs géopolitiques…

Oui, en effet. Il y a huit mois, la dernière crise iranienne démontrait déjà à quel point nous étions dépendants, pour nos approvisionnements, de ces quelques kilomètres du détroit d'Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole et du gaz au niveau mondial. Un peu comme le canal de Panama, ce goulot d'étranglement a un impact géostratégique majeur jusque dans nos pompes à essence sur le prix de nos carburants, via la hausse des prix du pétrole.

Face à la réalité de cette dépendance, que peuvent faire les États européens ?

En Europe, les États sont dans la réaction face à ce type de crises. Face à une hausse des prix de l'énergie, ils interviennent au travers de mesures et d'aides pour soulager les consommateurs et les entreprises. Il y a ainsi en Belgique, au niveau fédéral, une stratégie pour aider les entreprises dans une volonté de préserver leur compétitivité dans un contexte de concurrence internationale.

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Le monde connaîtra dans les années et décennies à venir une amplification des crises géostratégiques."

Mais les États sont davantage dans la réaction que dans l'anticipation pour atténuer l'impact de ces chocs successifs…

Le monde a vécu ces dernières années des crises successives : Covid, crise énergétique, invasion de l'Ukraine… J'ai travaillé sur des études prospectives et il en ressort que le monde connaîtra, dans les années et décennies à venir, une amplification des crises géostratégiques. Nous avons été pris de court en Europe par l'ampleur des bouleversements générés par le retour de Donald Trump. Mais, ce qui nous attend, ce sera une crise de l'eau, une raréfaction des ressources naturelles, un pic pétrolier, les effets de plus en plus dévastateurs du dérèglement climatique, des migrations… Avec cette nouvelle crise liée à cette guerre en Iran, l'Europe se réveille aujourd'hui, une nouvelle fois, avec la réalité de cette dépendance par rapport à certaines ressources naturelles, aux énergies fossiles ou à certains éléments stratégiques de nos chaînes de valeurs.

Marek HudonMarek Hudon, professeur à la Solvay Brussels School (ULB) ©D.R.

Nos États doivent donc devenir des États stratèges et œuvrer à une réduction de cette dépendance ?

En effet. L'effet d'apprentissage de ces différentes crises est insuffisant. Vous allez me dire que l'Europe est en train de réduire certaines dépendances. C'est vrai mais cela ne va clairement pas assez vite. La courbe de la diminution de ces dépendances par rapport à certaines ressources critiques n'est pas assez marquée. Notre dépendance face à la Chine et d'autres pays est trop forte, dans le domaine des terres rares notamment.

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Si nous parvenions à réduire ces dépendances, nous aurions moins la peur au ventre chaque fois qu'il y a quelque chose se passe dans ces quelques kilomètres du détroit d'Ormuz…"

À qui la faute ?

Le guidon est beaucoup trop sur le court terme et pas assez sur le long terme par rapport à ces méga tendances qui nous indiquent clairement que ces crises vont s'amplifier à l'avenir. L'Europe est clairement insuffisamment préparée à ce qui l'attend. Si nous parvenions à réduire ces dépendances, nous aurions moins la peur au ventre chaque fois que quelque chose se passe dans ces quelques kilomètres du détroit d'Ormuz…

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Concrètement, que devrait faire l'Europe ? En tenant compte du fait que son sol ne lui permet pas d'agir en totale autonomie par rapport à d'autres continents…

Le premier constat porte sur la question des compétences qui sont éclatées. Il y a une grande difficulté aujourd'hui en Europe – particulièrement en Belgique, où il faut concilier le niveau fédéral, régional et européen – à mener de manière rapide et cohérente des grands projets prioritaires. En plus de cela, l'Europe n'est, comme on le sait, pas unie.

Le détroit d'OrmuzLe détroit d'Ormuz ©IPM Graphics

Il y a ensuite la question de la prévisibilité et de la stabilité de la politique économique. Il y a un an, le paquet "Omnibus" revenait en arrière sur certains engagements environnementaux au niveau européen. D'autres omnibus de très grande ampleur suivent. Le fait de rétropédaler ainsi par rapport à une politique européenne qui avait été décidée est mauvais car cela crée de l'incertitude pour les entreprises. Et celles-ci détestent l'instabilité. Si le législateur craint d'aller trop vite, une manière plus progressive est possible mais des allers-retours aussi forts pénalisent les pionniers. Mais ce qui est certain, c'est que l'Europe se tire une balle dans les pieds en détricotant ainsi des réglementations qu'elle a elle-même mises en place et sur base desquelles des entreprises ont réalisé des investissements qui, à un moment… ne servent plus à rien. C'est un échec de la politique européenne.

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Il faut donc davantage développer des circuits économiques et des chaînes de valeur pour promouvoir cette économie durable."

Et le troisième point ?

Il est vrai que l'Europe, par rapport à l'Amérique, l'Afrique ou l'Asie, ne dispose pas des mêmes ressources naturelles dans son sol. Mais, partant de cette réalité, l'Europe devrait davantage jouer la carte d'une économie circulaire, basée, par exemple, sur le recyclage des matériaux, en mettant en place des incitants fiscaux et financiers plus puissants pour réduire nos dépendances économiques. En termes de circularité, on est même en recul selon le Circularity Gap Report de 2025 ! Il faut donc davantage développer des circuits économiques et des chaînes de valeur pour promouvoir cette économie durable. Mais, aujourd'hui, de nombreux acteurs économiques ont plutôt intérêt à acheter en Chine parce que c'est moins cher que de développer de telles filières locales et génératrices d'emplois. Il faut donc une cohérence entre la politique fiscale européenne et ses ambitions de diminution de ces dépendances. Cela peut-être le cas dans le domaine textile, dans le domaine du matériel électrique…

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Êtes-vous optimiste dans la capacité de l'Europe à atteindre cet objectif ?

Notre système économique actuel favorise très peu le local et pousse aux dépendances. Cette autonomie stratégique qu'on annonce comme nouvel objectif européen nécessite pourtant des mécanismes économiques et financiers beaucoup plus ambitieux que ce qui est actuellement sur la table. Il faut un sursaut : nous n'avons pas pris conscience de ce qui est nécessaire pour éviter ces dépendances.

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