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Pour cette série, Le Devoir vous fait entrer dans les coulisses de grands reportages de ses journalistes en 2025. En début d’année, Magdaline Boutros s’est rendue au Groenland au moment où le territoire arctique s’est retrouvé au cœur de la convoitise de Trump.
Se rendre au Groenland est un projet fastidieux. À vol d’oiseau, sa capitale, Nuuk, est à 2500 km de Montréal. Et pourtant, pour atteindre l’île arctique, il a fallu que je franchisse plus de 10 000 km en me rendant à Francfort, puis à Copenhague, pour ensuite revenir sur mes pas à bord d’un vol pour Nuuk. Mais une fois sur place, j’ai été frappée par la proximité du Groenland avec le Canada.
Une proximité géographique, bien sûr — nos deux pays n’étant séparés que par une distance de 18 km en leurs points les plus rapprochés. Une proximité culturelle aussi, en raison des liens historiques entre nos peuples inuits. J’y reviendrai. Et une proximité liée à l’actualité aussi.
Pour bien comprendre, il faut se replonger dans l’ambiance qui régnait en février 2025, lors de mon séjour sur l’île nordique. Donald Trump venait d’effectuer son retour à la Maison-Blanche. À coups de déclarations fracassantes, le président états-unien harponnait régulièrement le Canada et le Groenland.
Le républicain répétait à n’en plus finir qu’il voulait annexer le Canada pour en faire son « 51e État chéri ». Trump était encore plus agressif envers le Groenland, scandant que l’île était essentielle à la sécurité des États-Unis. Nous en avons « besoin », clamait-il. « D’une manière ou d’une autre, nous l’obtiendrons », avait-il ajouté en ne rejetant pas une annexion forcée.
À Nuuk, les Groenlandais me parlaient constamment de ces menaces. Et particulièrement du lien qui unissait désormais nos deux territoires, bien malgré nous. « Bientôt le Canada et le Groenland feront partie des États-Unis, n’est-ce pas ? Donc nous serons les 51ᵉ et 52ᵉ États », m’avait taquinée Henrik Skydsbjerg, propriétaire de l’agence Tupilak Travel, dès mon premier jour sur place. « Je suppose que nous partageons le même enthousiasme à ce sujet », avait-il ajouté dans un sourire.
Avec la même candeur, Jeppe Strandsbjerg, professeur de géopolitique à l’Université du Groenland, m’avait lancé à la blague que si Trump décidait d’envoyer des troupes dans le Grand Nord canadien ou au Groenland, il faudrait surtout « envoyer une équipe de secours (search and rescue team) pour sauver les envahisseurs ». La géographie hostile de nos territoires nordiques agirait comme une barrière de protection, suggérait-il, à l’instar de plusieurs de ses compatriotes.
Même à l’Inatsisartut, le Parlement groenlandais, c’est de la destinée incertaine de nos deux territoires, soudainement pris pour cibles, qu’on me parlait. Alors que les Groenlandais s’apprêtaient à voter aux élections législatives, Naaja Nathanielsen, alors ministre des Affaires, du Commerce, des Ressources minières, de la Justice et de l’Égalité des genres du Groenland, m’avait dit avec insistance que nos deux gouvernements avaient la responsabilité de prendre les visées expansionnistes de Trump « très au sérieux ».
« Nous allons y être confrontés, tant votre pays que le mien, non seulement pendant les quatre prochaines années, mais à partir de maintenant et pour longtemps », avait-elle ajouté en faisant allusion aux bouleversements de l’ordre géopolitique mondial déclenchés par Trump. Le Canada et le Danemark — pays auquel le Groenland est rattaché — étaient pourtant des alliés traditionnels des États-Unis jusque-là, s’étonnait-on, un peu partout.
Liens historiques
Mais ce n’est pas qu’à travers l’actualité récente que les Groenlandais me disaient se sentir liés au Canada. Au fil de mon séjour près du cercle polaire, j’ai aussi découvert les liens historiques profonds qui unissent les Inuits du Groenland — qui composent 89 % de la population de l’île — et les Inuits du Canada.
Il y a 4500 ans, des Inuits vivant dans ce qui est aujourd’hui le Nunavut ont quitté l’île d’Ellesmere pour traverser le détroit de Nares et atteindre le Groenland. Les Inuits du Groenland et ceux du Canada sont donc issus du même peuple. Maliina Abelsen, une ex-ministre des Finances du Groenland, m’a d’ailleurs parlé de ses confrères du Nord canadien en les appelant affectueusement ses « cousins ».
« Nous avons tous ce que j’appelle des “cousins” en Alaska et au Canada. Nous devrions aussi avoir un lien très fort avec eux, car culturellement nous nous ressemblons et nous partageons presque la même langue », m’a-t-elle dit. Ce désir de collaboration accrue avec les Inuits du Canada a d’ailleurs été repris par plusieurs intervenants groenlandais rencontrés au fil de mon séjour.
Quelques jours avant mon départ, un accord visant à renforcer la coopération entre le Groenland et le Nord canadien a d’ailleurs été signé. Thomas Tyt Mogensen, alors directeur général de Nalik Ventures, qui a paraphé l’entente avec l’Agence canadienne de développement économique du Nord (CanNor), m’a fait remarquer que les peuples inuits ont énormément de similarités. « Il est donc naturel de voir comment nous pourrions travailler ensemble et coopérer. »
Que ce soit par la géographie, l’histoire ou l’actualité récente, le Canada et le Groenland sont donc bien plus près l’un de l’autre qu’on ne le perçoit. Il ne nous reste probablement qu’à embrasser davantage notre nordicité pour ressentir avec plus d’acuité la chaleur des liens qui unissent nos deux territoires — et pourquoi pas développer aussi des liaisons aériennes plus directes, en été comme en hiver.


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