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ENTRETIEN - Dans son dernier essai Anatomie de la bureaucratie (Le Cerf), le maire LR de Saint-Raphaël décrit, exemples à l’appui, la façon dont l’inflation bureaucratique a limité la puissance du politique au point, à terme, de menacer selon lui la démocratie.
Frédéric Masquelier est maire LR de Saint-Raphaël. Il est également docteur en droit et avocat. Il vient de publier Anatomie de la bureaucratie (Éditions du Cerf, avril 2026).
LE FIGARO. – Quelle définition donnez-vous à la bureaucratie ? Avez-vous des exemples concrets qui attestent de son inflation ?
Frédéric MASQUELIER. – La meilleure définition se trouve dans son étymologie. Il s’agit du pouvoir des bureaux, au sein duquel les décisions sont prises par des techniciens. Et cette bureaucratie, construite en opposition à la démocratie représentative, possède une logique de système. Le processus de décisions est lent car chaque bureau est cloisonné avec des strates de validations qui finissent par déresponsabiliser chaque échelon. Dans ma vie de maire, je suis confronté aux blocages de ma propre administration et aux cumuls des réglementations qui font que je ne compte plus le nombre de projets reportés, annulés, ou ayant entraîné des surcoûts. Beaucoup de ces procédures sont ruineuses en temps et en fonds. Et la première personne qui subit de plein fouet cette bureaucratisation, c’est le citoyen qui tous les jours, doit remplir des cases ou des formulaires, obtenir des codes d’accès pour bénéficier même des droits les plus élémentaires.
Avec le développement d’une bureaucratie automatisée dont vous parlez dans votre livre, quelles ont été les conséquences du passage de cette rationalité bureaucratique à cette rationalité algorithmique ? Va-t-on vers un «fonctionnaire parfait» ?
Il faut ici encore bien définir ce que l’on attend du fonctionnaire. Dans son étude sur l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber cherche à comprendre comment une administration peut fonctionner sans confiance personnelle. Le but recherché, c’est une obéissance sans confiance : une mécanique sociale ou la règle remplace l’intention. Depuis les premiers scribes, le fonctionnaire est au service du souverain. Jusqu’au XIXe, il reste dans l’ombre du pouvoir pour servir celui-ci du mieux possible. Au XIXe, la bureaucratie devient un pouvoir autonome qui vient limiter le politique presque le concurrencer. Pour autant, le rôle du fonctionnaire est donc d’être compétent et d’être garant du champ d’action rationnel des décisions. L’algorithme répond tout à fait à cette logique de rationalité, dans la mesure où il exécutera parfaitement ce pourquoi il est programmé. Il est un fonctionnaire parfait dans la mesure où il accomplit efficacement, et surtout servilement, les missions pratiques qui lui sont commandées. En face, le discours politique a beaucoup de mal à s’imposer, sauf, et c’est ce qu’on constate aujourd’hui, à hurler ou encore tenir des discours violents, quitte à parfois sortir du périmètre de la raison. Le populisme est de cette manière une conséquence de l’hyper bureaucratisation de notre société.
L’IA a de vrais apports dans le fonctionnement d’une mairie. Il faut simplement avoir une réflexion sur les limites de son utilisation et sur le rôle de l’humain dans ce cadre.
Frédéric MasquelierComme maire, quels sont les effets que vous constatez de cette progression de la bureaucratie automatisée dans le quotidien des services publics ?
Rappelons que cette automatisation n’a pas que des aspects négatifs. Loin de moi l’idée de tenir un propos technophobe. L’IA a de vrais apports dans le fonctionnement d’une mairie. Il faut simplement avoir une réflexion sur les limites de son utilisation et sur le rôle de l’humain dans ce cadre, car un bon fonctionnaire doit pouvoir prendre en considération la situation et les besoins des administrés. Pour toute une série de services du quotidien, c’est évidemment utile, il y a un apport net dans l’analyse et la synthèse des documents. Il y a aussi un gain de temps. Cependant, l’automatisation vous enferme dans une case dont vous ne pouvez pas sortir. Nous sommes surveillés par des pares-feux et des codes d’accès multiples. Notamment, les plus âgés de nos concitoyens se retrouvent en difficulté face aux trop nombreux portails numériques. Les fonctionnaires perdent le sens de leur travail comme le juriste d’une mairie qui peut voir son travail réalisé en seulement quelques minutes par une IA.
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Cette bureaucratie automatisée doit-elle être vue comme une illusion économique comme vous l’écrivez ? Cette automatisation n’a-t-elle pas un coût trop important ?
Le coût du passage à une bureaucratie rendue efficace par les algorithmes est d’autant plus important qu’il est mal évalué. À commencer par le fait que dans beaucoup de communes, les services informatiques n’ont pas les moyens de s’adapter. Nombreuses sont les communes qui fonctionnent encore simplement au tableau Excel. Certaines n’ont même pas la fibre optique. Dans les communes importantes, ce sont les cahiers des charges élaborés pour la transformation qui sont extrêmement coûteux. Il faut aussi noter une dépendance par rapport aux différents prestataires dans la mesure où il est difficile de transférer des données utilisées par des logiciels métiers. Par ailleurs, la question du risque cyber est aujourd’hui largement sous-estimée dans les collectivités. Des recrutements sont absolument nécessaires pour accompagner cette automatisation qui ne peut se limiter à un déplacement d’économies de suppression de postes en contrats donnés à des fournisseurs de services privés.
Mais en nourrissant l’inflation bureaucratique, les politiques ne construisent-ils pas leur propre impuissance ?
L’inflation bureaucratique limite évidemment la puissance du politique. La procédure est vue comme une solution pour se protéger contre toutes les formes de risque. Étant donné que tout le monde cherche à se dédouaner de toute action, nous sommes tombés dans un régime d’autorisations préalables permanentes, au risque de faire de l’immobilisme le seul garant de la sécurité des acteurs.
Quels sont les scénarios qu’il est possible d’envisager à l’avenir pour cette extension de la bureaucratie automatisée ? Est-on condamné à vivre sous la domination d’un système qu’on pourra de moins en moins contester ?
C’est un vrai débat qui mérite d’être posé. Quel est-il ? Nous pouvons nous appuyer sur des modèles de sociétés, plus ou moins efficaces selon les domaines que l’on recherche. Il est possible d’atteindre un certain nombre d’objectifs en matière de sécurité, de santé ou encore d’éducation, souhaités par nos concitoyens grâce à la technologie. La question que le politique doit poser, doit être celle des limites de cette efficacité rendue possible par l’automatisation. Certes, installer une puce sur chacun de nos concitoyens permettrait de grandes avancées en termes de sécurité, mais est-ce vraiment ce que nous voulons ? Voulons-nous d’un pays comme Singapour avec de nombreux interdits et de trop nombreux contrôles ? Parlons aussi de notre vie quotidienne. Demain avec la disparition des règlements en espèces, il sera possible de contrôler entièrement l’ensemble de nos dépenses ou même d’en restreindre un certain nombre en termes de déplacements. La technologie permet donc d’atteindre de nombreux objectifs dans de nombreux secteurs. Or, c’est et cela doit le rester, la responsabilité du politique de poser très clairement les limites de cette automatisation, parce que plus d’efficacité donne aussi moins de liberté et moins d’humain.


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