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FIGAROVOX/TRIBUNE - Emmanuel Macron a l’occasion de respecter davantage l’esprit de l’Étrange défaite et la mémoire de Marc Bloch en annonçant l’entrée au Panthéon de Samuel Paty, affirme le maire (Nouvelle énergie) de Cannes.
David Lisnard est maire de Cannes et président de Nouvelle énergie.
S’il est une panthéonisation qui devait faire l’unanimité, c’était bien celle de Marc Bloch. Sa vie comme ses écrits en font un homme d’exception et une source d’inspiration. Savant qui a révolutionné l’histoire par son œuvre personnelle et la belle aventure des Annales en compagnie de son ami Lucien Febvre, officier couvert de citations et de médailles dans les deux guerres mondiales, résistant du réseau Franc-Tireur avant d’être l’un des principaux responsables de la résistance unifiée : Marc Bloch coche décidément toutes les cases du « grand homme » qui a mérité l’hommage suprême de la « patrie reconnaissante », selon la devise inscrite au fronton du Panthéon. D’où le très juste choix d’Emmanuel Macron en décidant d’une reconnaissance nationale qui n’avait que trop tardé. Et en plaçant son discours, comme toute la cérémonie, sous la haute exigence de l’épitaphe de Marc Bloch : dilexit veritatem : (« il a chéri la vérité »).
On eût dès lors aimé qu’il respectât davantage le contenu du livre présenté comme la référence centrale de son propos. L’étrange défaite n’est en effet pas un livre sur Vichy mais sur la déroute de 1940 et ses causes, donc sur l’avant-guerre. Il n’a pas pour enjeu « la République », mais la France. Il ne constitue pas davantage un procès contre « ceux qui se sentent plus Français que vous » mais un diagnostic sur le divorce consommé, dès avant la défaite, entre les élites (toutes les élites) et le peuple. C’est une analyse au scalpel qui pointe aussi bien les compromissions de la droite que les « invraisemblables contradictions du communisme français ». Qui accable l’égoïsme du patronat mais aussi le jeu trouble des syndicats dont « les défaillances n’ont pas été, dans cette guerre-ci, plus niables que celles des états-majors ». Et qui relève déjà les itinéraires paradoxaux d’individus passés de l’extrême gauche internationaliste à l’extrême droite collaborationniste, parce qu’animés d’une idée fixe : la « négation de la nation ». De tout cela, pas un mot dans le discours présidentiel. De façon plus générale, on laissera aux historiens le soin de juger si le portrait de Marc Bloch, tel qu’il est dressé par le discours dominant et conforté par certains membres de la famille, est bien conforme à l’original. Gare à la confusion entre mémoire et histoire, nous mettaient déjà en garde Pierre Nora et Paul Ricoeur, le propre maître d’Emmanuel Macron!
Dénoncer, comme Emmanuel Macron l’a fait avec vigueur, l’antisémitisme actuel, mais sans faire mine de n’y voir qu’une résurgence de Vichy et un apanage de l’extrême droite.
David LisnardIl est vrai que, panthéonisation oblige, il s’agissait bel et bien, ce 23 juin, de mémoire. Donc de ce que le présent choisit de retenir du passé. Mais ce sont d’autres parallèles que le Président aurait pu tracer, ce sont d’autres leçons qu’il aurait pu tirer.
Rappeler par exemple l’invitation pressante à « la réforme intellectuelle et morale », comme le voulait déjà Renan en 1871, grande référence de Bloch en 1940; et d’abord au courage pour briser tous les conformismes imposés par la bureaucratie, ses procédures paralysantes et son «culte du beau papier». Dénoncer, comme Emmanuel Macron l’a fait avec vigueur, l’antisémitisme actuel, mais sans faire mine de n’y voir qu’une résurgence de Vichy et un apanage de l’extrême droite. Mettre en garde enfin contre les nouvelles capitulations et les nouvelles collaborations qui se préparent dans la complaisance répandue, y compris dans nos institutions, à l’égard des entreprises totalitaires qui déploient aujourd’hui toute leur haine de la France.
C’est là qu’un message clair, et tout à fait dans la ligne de Marc Bloch, qui fut jusqu’au bout obsédé par la question de l’enseignement, eût été bienvenu : l’annonce d’une prochaine panthéonisation de Samuel Paty. L’idée, évoquée plusieurs fois par Emmanuel Macron mais « oubliée » dans son discours du 23 juin, progresse dans la société comme chez ses représentants : ainsi du vœu exprimé par la présidente de l’association des professeurs d’histoire-géographie, Joëlle Alazard, par ailleurs très active dans la commémoration de Marc Bloch. Cet appel suscite, il est vrai, maintes objections, d’une bonne foi d’ailleurs discutable : « ce serait contraire aux usages car la mort de Paty est trop récente »; « il n’a pas été un héros mais une victime »; « l’honorer risquerait d’aggraver les divisions qui déchirent déjà la société ». Des objections auxquelles l’on opposera la panthéonisation de Zola – si cher à Marc Bloch – en 1908, six ans seulement après sa mort et dans un climat de polémiques incendiaires, de manifestations violentes, et même d’une tentative d’assassinat contre Dreyfus. La République, que l’on a exaltée sur tous les tons lors de la récente cérémonie, n’avait alors pas tremblé et avait assumé une « panthéonisation de combat ». D’ailleurs, comme le rappellent les spécialistes, il n’y a en vérité aucun canon en la matière.
Samuel Paty a défendu son honneur personnel et professionnel.
David LisnardD’autant qu’avant d’être une victime, Samuel Paty fut, à sa façon, un résistant. Un résistant aux intimidations et aux menaces des islamistes; à la meute lancée contre lui sur les réseaux sociaux, au « pas de vague » de l’institution, à la tentation – si compréhensible – de l’autocensure dans le corps enseignant; et à sa propre peur qui aurait pu le pousser à un prudent « droit de retrait ». Non. Il a maintenu sa position. Il a défendu son honneur personnel et professionnel. Il a tenu jusqu’aux vacances malgré la montée du péril. Parfaite illustration de la continuité affirmée par Marc Bloch entre « la coutume d’accomplir son devoir exactement » dans son métier et le « sacrifice consenti à la communauté nationale », où il voyait la source du véritable héroïsme, celui du peuple combattant de 1914 et de 1940. Samuel Paty a justement voulu « accomplir son devoir exactement », en enseignant à ses élèves un droit fondamental de notre communauté nationale : la liberté d’expression, que l’on aimerait voir rappeler plus souvent par les chantres des « valeurs républicaines ».
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Par ailleurs, de même que chaque panthéonisation rend hommage à une catégorie de Français (les universitaires résistants à travers Marc Bloch), de même celle de Samuel Paty (historien lui aussi) serait un hommage rendu à une profession tout entière, celle des enseignants. N’ont-ils pas le plus grand besoin de la reconnaissance, fût-elle symbolique, de la nation ? Conduire Samuel Paty au Panthéon relève donc en fin de compte, comme tous les grands cérémoniels républicains, d’un choix politique. Ne pas l’assumer consisterait à ternir la mémoire de Marc Bloch au moment où on prétend l’honorer. Réserver nos hommages aux combattants d’hier serait à ses yeux une injustice à l’égard de ceux d’aujourd’hui. Et ce serait oublier le précieux viatique qu’il nous a laissé en héritage : « ne jamais désespérer des Français » car « les ressorts profonds de notre peuple sont intacts et prêts à rebondir ».


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