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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le 36e sommet franco-italien qui s’est ouvert ce 25 juin à Antibes doit déboucher sur des avancées dans le nucléaire civil. Pour Edoardo Secchi, président fondateur du Club Italie-France, le retour du nucléaire italien est indispensable pour sa souveraineté sa compétitivité.
Edoardo Secchi est entrepreneur et président fondateur du Club Italie-France.
Le 4 juin 2026, la Chambre des députés italienne a adopté le projet de loi d’habilitation porté par le gouvernement Meloni, ouvrant la voie au retour progressif de l’énergie nucléaire en Italie. Une décision historique pour un pays qui, depuis près de quarante ans, a renoncé à produire sur son territoire une énergie qu’il continue pourtant à consommer indirectement via ses voisins européens. Cette décision traduit une volonté claire : celle de voir l’Italie revenir dans le jeu. Confrontée à une dépendance énergétique structurelle et à des coûts de l’énergie parmi les plus élevés d’Europe, l’Italie a vu sa compétitivité industrielle progressivement s’affaiblir, ses marges de manœuvre stratégiques se réduire et sa vulnérabilité face aux crises internationales s’accroître. Le retour du nucléaire apparaît ainsi non seulement comme une réponse énergétique, mais aussi comme un choix économique, industriel et géopolitique visant à renforcer la souveraineté du pays et à soutenir sa compétitivité dans l’économie du XXIe siècle.
Le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique l’a dit avec une précision qui vaut mieux que tout commentaire : l’Italie est «le plus nucléaire des pays non nucléaires». Une formule qui résume quarante ans de contradiction assumée. Car l’Italie n’a pas seulement renoncé à l’atome, elle a continué, dans le même temps, à investir dans ses technologies, à former ses ingénieurs, à participer aux grands programmes nucléaires européens et internationaux. Elle a maintenu vivante une compétence qu’elle refusait d’utiliser chez elle.
L’histoire commence pourtant sous les meilleurs auspices. Dès 1946, de grands groupes industriels — Fiat, Pirelli, Edison, Falck, Montecatini — financent les premières recherches atomiques. Dans l’Italie de la reconstruction, l’énergie est perçue comme le levier décisif du développement économique. Les résultats arrivent vite : dans les années 1960, l’Italie devient le troisième producteur mondial d’énergie nucléaire, derrière les seuls États-Unis et Royaume-Uni. Les centrales de Latina, Garigliano, Trino Vercellese et Caorso incarnent les ambitions d’une nation qui entend s’affranchir de sa dépendance énergétique.
Pendant près de quarante ans, l’Italie renonce à produire de l’énergie nucléaire sur son territoire, tout en continuant, paradoxalement, à alimenter les filières nucléaires du continent.
Puis vient Tchernobyl. En 1987, un référendum conduit à l’abandon progressif du nucléaire civil. Les derniers réacteurs sont mis à l’arrêt entre 1988 et 1990. Une tentative de relance, engagée par le gouvernement Berlusconi en 2009, est à son tour stoppée nette par le référendum de 2011, dans le sillage de Fukushima. Pendant près de quarante ans, l’Italie renonce à produire de l’énergie nucléaire sur son territoire, tout en continuant, paradoxalement, à alimenter les filières nucléaires du continent.
Pour comprendre pourquoi ce retour répond à des contraintes devenues difficiles à ignorer, il faut regarder les chiffres avec lucidité. L’Italie est l’une des grandes économies européennes les plus dépendantes de l’extérieur sur le plan énergétique. Chaque année, elle importe la quasi-totalité des ressources nécessaires à son appareil productif, à ses infrastructures et à la consommation de ses ménages. Le coût de cette dépendance est considérable : en 2022, le déficit de la balance énergétique italienne a dépassé 110 milliards d’euros — l’un des niveaux les plus élevés de son histoire économique. Même après la normalisation des prix, ce déficit s’est maintenu autour de 66 milliards d’euros en 2023. En période normale, la facture énergétique italienne oscille entre 50 et 60 milliards d’euros par an.
Ces chiffres révèlent une réalité souvent sous-estimée. L’Italie est l’une des grandes puissances exportatrices mondiales — elle figure durablement parmi les dix premiers exportateurs de produits manufacturés dans le monde. Pourtant, une part importante de la valeur générée par ses exportations est absorbée par la dépendance énergétique. En l’absence de ce déficit structurel, la balance commerciale italienne serait nettement plus solide, renforçant davantage encore la position financière et industrielle du pays.
Pour une économie manufacturière comme celle de l’Italie, l’énergie n’est pas seulement un poste de coût. Elle est un facteur de compétitivité. Lorsque le prix de l’électricité augmente, les coûts de production progressent, les marges s’érodent, et les secteurs à forte intensité énergétique — sidérurgie, chimie, céramique, verre, métallurgie, papier, composants industriels — se trouvent en première ligne face à des concurrents qui bénéficient d’une énergie moins chère.
Mais la question va bien au-delà du présent. Elle concerne les industries du futur. L’intelligence artificielle, les centres de données, les semi-conducteurs, la défense avancée, la mobilité électrique, l’hydrogène, les technologies quantiques : toutes ces industries nécessiteront, dans les prochaines décennies, des quantités croissantes d’électricité stable, continue et disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale des centres de données pourrait plus que doubler d’ici 2030. Aux États-Unis, ces seules infrastructures pourraient représenter près de la moitié de l’augmentation de la demande nationale d’électricité dans la prochaine décennie.
La disponibilité énergétique ne sera donc plus seulement une question environnementale. Elle sera une condition nécessaire pour attirer les investissements, accueillir les infrastructures stratégiques et développer les industries à haute valeur ajoutée du XXIe siècle. Dans un monde où les États-Unis, la Chine et les grandes puissances asiatiques investissent massivement pour s’assurer une énergie abondante et compétitive, l’Europe risque une perte progressive d’attractivité industrielle. La compétition économique du XXIe siècle sera de plus en plus une compétition énergétique.
Pendant trop longtemps, le débat italien sur le nucléaire est resté prisonnier des traumatismes de Tchernobyl et de Fukushima.
La dépendance énergétique de l’Italie n’est pas seulement un problème économique. C’est une vulnérabilité stratégique qui conditionne la liberté d’action du pays sur la scène internationale. La guerre en Ukraine l’a démontré avec une brutalité saisissante : la dépendance au gaz russe avait transformé un choix énergétique en contrainte diplomatique. L’Italie, comme d’autres pays européens, a dû redéfinir en quelques mois l’architecture entière de ses approvisionnements — à un coût considérable pour ses entreprises, ses ménages et sa crédibilité internationale.
Mais la vulnérabilité italienne ne se limite pas au gaz russe. Le pays reste structurellement exposé à des dynamiques qu’il ne maîtrise pas : la stabilité politique des pays producteurs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, les tensions en Méditerranée orientale, la compétition mondiale pour les ressources énergétiques entre grandes puissances. Dans un monde où l’énergie est devenue un instrument de pression diplomatique et de projection de puissance, ne pas disposer d’une capacité de production autonome revient à accepter une position de faiblesse structurelle.
Le nucléaire, dans ce contexte, n’est pas seulement une réponse à la cherté de l’énergie. C’est une réponse à la fragilité géopolitique. Un pays qui produit une part significative de son énergie sur son propre territoire est un pays plus libre dans ses choix de politique étrangère, plus résilient face aux crises internationales, plus crédible dans les négociations multilatérales. La souveraineté énergétique est, en définitive, une composante de la souveraineté tout court. Pour l’Italie — troisième économie de la zone euro, grande puissance manufacturière et exportatrice, pays méditerranéen au carrefour de routes énergétiques stratégiques — retrouver cette souveraineté n’est pas un choix idéologique. C’est une nécessité géopolitique.
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Le 28 février 2023, sous l’impulsion de la France, naissait l’Alliance nucléaire européenne. Après deux années comme observateur, l’Italie l’a rejointe comme membre à part entière en juin 2025. Ce rapprochement s’inscrit dans une logique industrielle déjà ancienne : des entreprises comme Ansaldo Nucleare coopèrent depuis longtemps avec EDF et Framatome, tandis que les deux pays participent ensemble aux grands programmes européens de recherche et d’innovation nucléaire. Le retour du nucléaire en Italie ne signifie donc pas la création d’une filière ex nihilo, mais le renforcement d’un écosystème déjà profondément intégré à celui de la France et de l’Europe.
Le retour du nucléaire ne fait pas disparaître les questions liées aux délais, aux coûts, à l’acceptabilité sociale ou à la gestion des déchets radioactifs. Ces interrogations sont légitimes. Aucun programme nucléaire ne peut être envisagé sans garanties strictes en matière de sûreté, de transparence et de maîtrise des coûts. Mais la question posée aujourd’hui à l’Italie n’est plus seulement celle des risques du nucléaire. Elle est aussi celle des risques économiques, industriels et géopolitiques liés à l’absence de capacité de production énergétique suffisante. Ces sujets méritent des réponses crédibles et transparentes. Mais l’enjeu stratégique est ailleurs.
Pendant trop longtemps, le débat italien sur le nucléaire est resté prisonnier des traumatismes de Tchernobyl et de Fukushima. Aujourd’hui, le contexte a profondément changé. Il ne s’agit plus de reconstruire le programme nucléaire du siècle dernier. Il s’agit de déterminer si l’Italie souhaite être actrice ou spectatrice de la transformation énergétique qui redéfinira les équilibres économiques, industriels et géopolitiques du XXIe siècle.
Le décret du 4 juin 2026 et l’adhésion à l’Alliance nucléaire européenne du 16 juin 2025 constituent les deux piliers d’une même stratégie : reconstruire une capacité industrielle, technologique et scientifique dans un secteur appelé à jouer un rôle croissant dans la compétitivité européenne. Au XXIe siècle, la souveraineté énergétique n’est plus seulement une question technique ou environnementale. Elle est devenue une composante de la souveraineté économique, industrielle et géopolitique.
Pour l’Italie, le véritable débat ne porte pas sur le nucléaire du passé. Il porte sur la place que le pays entend occuper dans l’Europe de demain — et sur sa capacité à répondre à une question aussi simple que fondamentale : qui produira l’énergie qui alimentera la croissance, l’innovation et la prospérité des prochaines décennies ?


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