Cent soixante-dix millions d’euros. C’est la somme qu’il aura fallu pour transformer une ancienne centrale électrique de Saint-Denis en vitrine du cinéma français rêvée par Luc Besson. Douze ans plus tard, ce même bâtiment a servi de cantine géante aux athlètes olympiques de Paris 2024, à deux pas du village où ils dormaient. Le fil qui relie ces deux histoires, c’est l’argent public, engagé massivement par la Caisse des dépôts dans un projet privé qui n’a jamais tenu ses promesses cinématographiques.
À retenir
- Un investissement public colossal pour un projet cinématographique qui n’a jamais décollé commercialement
- La Cour des comptes flaire des soupçons de détournements de fonds publics et des montages financiers circulaires
- Le site trouve finalement sa vocation en servant de réfectoire géant aux Jeux olympiques de Paris 2024
Sommaire
- Un Hollywood-sur-Seine financé à coups de fonds publics
- Quand la Cour des comptes flaire le détournement
- De l’Hollywood raté au réfectoire olympique
Un Hollywood-sur-Seine financé à coups de fonds publics
Ce petit Hollywood avec vue sur Seine a été implanté sur le site d’une ancienne centrale électrique, l’ambition affichée par ses concepteurs étant d’en faire un « Hollywood à la française », capable de rivaliser avec les grands studios de ses voisins européens. Le complexe imaginé par Luc Besson entend concurrencer Cinecittà, Pinewood et Babelsberg, les grands noms du cinéma européen. Sur le papier, l’ambition impressionne. Dans les faits, le montage financier révèle vite une dépendance considérable à l’argent public.
Le complexe a nécessité quelque 170 millions d’euros d’investissements avec l’implication des pouvoirs publics par le biais de la Caisse des dépôts, un montage financier bouclé en 2008, dont 140 millions ont été consacrés à l’achat du foncier, détenu à 100% par la société Nef-Lumière. Cette société, c’est la clé de voûte du dispositif : 75% pour la Caisse des dépôts, 25% pour Vinci. le foncier appartient très majoritairement à une institution financière publique. Les 30 autres millions ont servi à la construction des plateaux de tournage via différentes sociétés de Luc Besson et Quinta communications, le groupe du producteur et homme d’affaires tunisien Tarak Ben Ammar.
Le résultat physique de cette opération reste, il faut le reconnaître, impressionnant. La Cité du Cinéma s’étend sur 62 000 m2 et comprend neuf plateaux de tournage, des immeubles de bureaux, des ateliers de fabrication des décors, une salle de projection, et abrite aussi des locaux de formation de l’École nationale supérieure Louis-Lumière. Une école publique installée dans un bâtiment financé à grand renfort de fonds publics : la boucle est presque parfaite, mais c’est justement ce type de détail qui a fini par attirer l’attention des magistrats financiers.
Quand la Cour des comptes flaire le détournement
Une opération de cette ampleur, portée par un cinéaste proche du pouvoir, ne pouvait pas passer inaperçue éternellement. Tout commence par une « note confidentielle » de la Cour des comptes, transmise à la justice et révélée par Le Parisien, dans laquelle les magistrats évoquent des soupçons de détournements de fonds publics qui auraient entaché le financement du projet. L’affaire ne s’arrête pas là : la proximité de Luc Besson et de certains de ses collaborateurs avec les plus hautes autorités de l’État, dont Nicolas Sarkozy, est étudiée, et le nom de Claude Guéant est également cité à plusieurs reprises.
Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire portant sur les conditions de financement de la construction et du fonctionnement de la Cité du cinéma, cette enquête faisant suite à un signalement de la Cour des comptes. Autant dire que le dossier ne relevait plus seulement du cinéma, mais bien de la gestion de l’argent public. EuropaCorp, la société de Besson, n’a pas laissé passer l’accusation sans réagir : la société a annoncé porter plainte contre Le Parisien pour diffusion d’informations fausses ou mensongères, et pour diffamation.
Un point précis a particulièrement retenu l’attention des magistrats de la rue Cambon : la présence de l’école Louis-Lumière dans les murs. La Cité du cinéma perçoit de l’argent de l’école publique Louis Lumière, un point qui interpelle la Cour des comptes, les Sages s’étonnant que l’établissement ait emménagé dans la Cité. Une école publique payant pour occuper des locaux déjà financés par de l’argent public : difficile de faire plus circulaire comme montage.
De l’Hollywood raté au réfectoire olympique
L’ambition cinématographique n’a jamais vraiment décollé. Le site attire quelques tournages internationaux, dont le tournage de « Smurfs 2 » de Sony Pictures Animation, mais jamais au niveau espéré pour amortir un investissement pareil. Les années passent, l’exploitation reste poussive, et la revente finit par acter l’échec commercial du projet : en février 2022, le producteur Tarak Ben Ammar finalise son acquisition des Studios de Paris pour un montant estimé autour de 35 millions de dollars, une somme sans commune mesure avec les 170 millions engagés au départ.
C’est là que Paris 2024 change la donne. Plutôt que de continuer à chercher une rentabilité cinématographique qui n’est jamais venue, le site trouve une seconde vie inattendue. Les propriétaires ont fini par évincer la société de production EuropaCorp afin que l’immense nef industrielle, désormais située au milieu des constructions flambant neuves du village olympique, serve de cantine aux athlètes pendant les JO 2024. Un chantier éphémère mais colossal : la nef, qui abritait jusque-là plateaux de tournage et bureaux, a été divisée en quatre espaces thématiques, spécialités françaises, asiatiques, internationales et afro-caribéennes, avec un restaurant des bénévoles et du personnel installé avec vue sur Seine.
Le constat dressé par le propriétaire lui-même est sans appel sur les années précédentes. « La Cité du cinéma était un objet non connu des habitants de Saint-Denis, qui était contourné de toutes parts et qui n’a jamais participé à la vie de la ville », a déclaré Patrick Supiot, directeur général immobilier de Vinci Immobilier, propriétaire du lieu avec la Caisse des dépôts. Vingt-quatre heures de bal olympique auront donc suffi à révéler ce qu’une décennie d’exploitation cinématographique n’était jamais parvenue à masquer : un bâtiment coûteux, largement financé par des fonds publics, qui cherchait encore sa vocation. Depuis, le lieu s’est mué en cœur du nouveau quartier du village olympique, et devrait ouvrir ses portes au grand public à partir de 2026 en proposant des expositions et une programmation culturelle. Reste une question que peu osent formuler : combien d’autres friches industrielles françaises attendent, elles aussi, qu’un événement planétaire vienne justifier a posteriori des investissements publics engagés sans garantie de retour ?
Sources : franceinfo.fr | lejdd.fr


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