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En appareillant des seniors à risque pendant 3 ans, des chercheurs ont ralenti de 48 % un déclin qui ne concerne pas l’oreille

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Porter des appareils auditifs pendant trois ans a permis de réduire de 48 % le déclin cognitif chez des seniors à risque, selon les résultats de l’essai clinique ACHIEVE publiés dans The Lancet en 2023. Le chiffre surprend parce qu’il ne parle pas d’audition, mais de mémoire et de raisonnement. : réparer l’oreille protégerait le cerveau, à condition de cibler les bonnes personnes.

À retenir

  • Un essai de trois ans met en lumière une corrélation inattendue entre audition traitée et santé cognitive
  • L’effet protecteur ne fonctionne que chez un type de patients précis — lequel et pourquoi ?
  • Une stratégie de prévention de la démence déjà disponible, mais que peu de seniors utilisent

Sommaire

  1. Un essai clinique pensé pour trancher un débat vieux de dix ans
  2. Pourquoi le résultat global ne dit pas tout
  3. Ce que l’oreille dit du cerveau
  4. Une piste de prévention accessible, mais encore sous-exploitée

Un essai clinique pensé pour trancher un débat vieux de dix ans

Depuis longtemps, les chercheurs soupçonnaient un lien entre perte auditive non traitée et déclin cognitif, sans pouvoir prouver de causalité. L’essai ACHIEVE (Aging and Cognitive Health Evaluation in Elders), financé par le National Institute on Aging américain, a été conçu pour trancher. Il s’agit du plus vaste essai clinique randomisé et contrôlé jamais mené sur les appareils auditifs pour réduire le déclin cognitif à long terme chez les seniors, avec des résultats présentés pour la première fois en juillet 2023 à la conférence internationale de l’Alzheimer’s Association à Amsterdam.

L’étude a suivi 977 seniors âgés de 70 à 84 ans, souffrant d’une perte auditive non traitée, principalement de degré léger à modéré. La moitié recevait des appareils auditifs accompagnés d’un suivi audiologique régulier, l’autre moitié bénéficiait simplement d’une éducation à la santé, sans intervention sur l’audition. Les deux groupes ont ensuite été suivis pendant trois ans. Trois ans, c’est long pour un essai clinique. C’est aussi le temps qu’il fallait pour voir apparaître, ou non, une différence mesurable sur des tests de mémoire et de raisonnement.

Pourquoi le résultat global ne dit pas tout

Sur l’ensemble des 977 participants, l’intervention auditive n’a montré aucun bénéfice statistiquement significatif. C’est en creusant dans le détail que l’histoire devient intéressante. Les participants provenaient de deux populations distinctes : un groupe déjà suivi depuis longtemps dans l’étude cardiovasculaire ARIC, et des volontaires en bonne santé recrutés directement dans la communauté. Les participants issus de l’étude ARIC étaient en moyenne plus âgés et présentaient davantage de facteurs de risque de déclin cognitif que les volontaires sains.

C’est précisément dans ce sous-groupe à risque que l’effet a explosé. Chez les 238 personnes issues de l’étude ARIC, l’intervention auditive a ralenti le déclin cognitif de 48 %. Chez les volontaires sains, en revanche, aucun effet notable n’a été observé. Les chercheurs ont noté que les participants de l’étude ARIC présentaient davantage de facteurs de risque, des scores cognitifs de base plus faibles, et un rythme de déclin sur trois ans plus rapide que les autres. Le message est clair, et il change tout : les appareils auditifs ne rajeunissent pas un cerveau en bonne santé, ils protègent un cerveau déjà fragilisé.

Une analyse secondaire publiée par la suite a confirmé et affiné cette piste. En construisant un modèle prédictif du risque de déclin cognitif à partir de milliers de participants de la cohorte ARIC, les chercheurs ont observé que, parmi les participants du quart le plus à risque, le déclin cognitif sur trois ans était 61,6 % plus lent dans le groupe intervention auditive que dans le groupe contrôle. Plus le risque de départ est élevé, plus l’effet protecteur des appareils auditifs semble puissant. Une logique presque intuitive, quand on y pense : on ne mesure un frein que sur une pente qui existe déjà.

Ce que l’oreille dit du cerveau

La perte auditive n’est pas anecdotique dans le champ des démences. Chez les seniors, elle est associée à un déclin cognitif accéléré et à un risque accru de 94 % de démence incidente dans les études observationnelles. Plusieurs mécanismes sont avancés par la communauté scientifique pour expliquer ce lien : un cerveau qui doit constamment compenser des sons mal perçus mobiliserait des ressources cognitives au détriment de la mémoire, l’isolement social provoqué par une audition défaillante réduirait la stimulation intellectuelle, et certains changements structurels du cerveau accompagneraient directement la dégradation auditive.

Traiter la perte auditive avec des appareils auditifs et des services d’accompagnement associés ne présente aucun risque pour la santé, et apporte par ailleurs des bénéfices évidents pour la communication et le fonctionnement social. Voilà un argument qui devrait peser lourd face à la réticence encore massive des seniors à s’équiper. Selon un rapport de référence de la National Academies of Sciences américaine cité par les auteurs de l’étude, la perte auditive reste très fréquente chez les personnes âgées mais demeure largement non traitée, souvent par déni, par coût, ou simplement par manque d’information sur ses conséquences réelles.

Une piste de prévention accessible, mais encore sous-exploitée

Le docteur David Knopman, neurologue à la Mayo Clinic et co-investigateur de l’étude, résume l’enjeu clinique : l’étude montre des bénéfices positifs pour retarder le déclin cognitif chez les personnes d’environ 75 ans et plus souffrant de perte auditive. Maria Carrillo, directrice scientifique de l’Alzheimer’s Association, va plus loin en rappelant que la perte auditive a été identifiée par des recherches antérieures comme potentiellement le plus grand facteur de risque de démence pouvant être traité avec des outils existants, mais qui restent sous-utilisés.

L’enjeu dépasse largement le confort individuel. La population mondiale vieillit, et d’ici 2050, plus de 150 millions de personnes devraient vivre avec une démence. Face à cette perspective, un dispositif déjà disponible en pharmacie ou chez l’audioprothésiste, sans effet secondaire connu, mérite qu’on s’y attarde. Reste une question que les chercheurs eux-mêmes n’ont pas encore tranchée : au-delà de trois ans, l’effet protecteur se maintient-il, s’amplifie-t-il, ou finit-il par s’estomper ? Les équipes de l’université Johns Hopkins et de l’UNC Gillings School continuent de suivre les mêmes participants pour le savoir.

Sources : clinicaltrials.gov | thelancet.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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