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Youssef Zerarka. L’Homme qui marchait à l’ombre des géants

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Youssef Zerarka fut l’un des grands professionnels de l’information algérienne et arabe de sa génération. Directeur du bureau parisien de l’Agence Presse Service (APS) en 1996 — en pleine décennie noire — il fut ensuite conseiller à la Présidence de la République algérienne, avant de rejoindre beIN Sports à Doha comme cadre dirigeant. Il avait côtoyé les plus hautes sphères diplomatiques et médiatiques, de Paris à Doha en passant par Abou Dabi, sans jamais céder à la tentation de l’ego ou du clinquant. C’était un homme de l’ombre, un bâtisseur discret, un patriote sans théâtre.

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« Laala, écris ! Tu as une belle plume. »

C’était un ordre déguisé en conseil. Une exigence de frère qui ne supportait ni le gâchis ni l’approximation. Aujourd’hui, Youssef, j’écris. Mais l’encre est lourde — chargée de ce silence que nous aimions tant contempler face à la mer de Doha, toi impatient comme toujours, moi cherchant les mots que tu aurais de toute façon corrigés. J’écris pour témoigner que sous le costume du grand commis d’État, sous le regard acéré de l’expert international, battait le cœur de l’Algérie éternelle : celle qui ne se vend pas, celle qui ne se vante pas.

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L’homme que l’ombre protège

Youssef Zerarka n’a jamais cherché la lumière. Il préférait être celui qui la règle pour que les autres brillent. Dans les couloirs de la Présidence de la République, dans les bureaux de l’APS ou au cœur du réacteur mondial de beIN Sports, il a pratiqué le journalisme comme un sacerdoce de l’ombre. Il était l’architecture invisible : celle que l’on ne remarque pas, mais sans laquelle tout l’édifice s’effondre.

De Paris à Doha, il a tutoyé les puissants avec une facilité confondante. Non par ambition, mais par une supériorité intellectuelle drapée dans une humilité de fer. Directeur du bureau de Paris en 1996, en pleine tourmente, il fut le traducteur d’une Algérie incomprise, le bouclier d’une nation blessée. Il savait tout, voyait tout, mais ne livrait rien que la vérité brute — celle qui sert le pays avant de servir l’ego.

Sa grande blessure — celle qu’il n’évoquait jamais frontalement mais qui transparaissait dans chaque silence trop long — était l’ignorance dont il fut la victime. Il avait côtoyé les grands de ce monde. Il connaissait les dossiers mieux que ceux qui les signaient. Et pourtant, quelque chose en Algérie a toujours su comment marginaliser ses meilleurs fils : discrètement, méthodiquement, sans laisser de traces. Youssef aurait voulu donner davantage à son pays. Le pays n’a pas toujours su tendre la main.

Dix fois la même porte

Pour comprendre Youssef Zerarka, il ne fallait pas l’observer dans les salons diplomatiques. Il fallait le voir un soir de tension — quand Abdou passait son baccalauréat à Abou Dabi et que nous étions seuls tous les deux à Doha. L’attente lui était physiquement insupportable. Nous sommes rentrés et ressortis de l’appartement une dizaine de fois. Dix fois. Sans exagérer. Il marchait, s’arrêtait, regardait son téléphone, repartait.

Cet homme qui avait géré des crises d’État, qui avait tenu des lignes éditoriales sous les balles de la décennie noire, qui avait navigué entre les égos planétaires d’un empire médiatique qatari — cet homme-là était incapable d’attendre en paix les résultats de son fils. C’est dans ces dix allers-retours que j’ai compris qui était vraiment Youssef : un homme dont la force venait de l’amour, pas du pouvoir.

Il s’énervait — facilement, franchement, bruyamment. Rien ne l’arrêtait quand la colère montait. Mais son cœur était d’une blancheur rare. Il reconnaissait ses dépassements. Il revenait. Il s’excusait à sa manière — pas avec des mots, mais avec ce regard qui disait : tu sais que je t’aime. Il était de ceux pour qui la franchise n’est pas une agression mais une forme de respect.

Les pâtes, l’heure et la vérité

Beaucoup ignoraient — et c’est peut-être ce qui lui appartenait le plus intimement — que Youssef adorait les pâtes. Pas n’importe lesquelles. De belles pâtes, bien préparées, cuisinées avec soin. Dans un homme qui avait dîné avec des ministres et des directeurs de chaînes satellitaires, cette passion simple avait quelque chose de délibéré, presque de protestataire.

Il aimait la ponctualité avec la même intensité. Le retard, pour lui, était une forme de mépris déguisé en désorganisation. Il aimait la franchise avec la même exigence. Les gens qui tournaient autour du pot l’épuisaient. Il préférait une vérité difficile à un mensonge confortable — et il vous le faisait savoir, parfois avec moins de diplomatie que ses fonctions ne l’auraient requis, mais toujours avec une intention nette.

Entre les Trois Horloges de Bab El Oued et les palais de l’Élysée, entre le Chaâbi et la géopolitique euro-méditerranéenne, entre El Hachemi Guerouabi et les couloirs de beIN — il n’y avait chez lui aucune contradiction. C’était le même homme : cette H’tika héritée des sables de Biskra, cette élégance morale qui lui permettait de passer d’une salle de conférence à une corniche sans jamais changer de peau.

La menthe et le cercueil

Hier soir, ton cercueil est arrivé à Alger. Quatre heures de retard. Je sais, ya kho — je t’entends d’ici. De ton vivant, tu aurais lancé ces injures que toi seul maîtrisais, celles qui cinglent sans détruire, celles d’un homme qui sait que le temps est la seule chose qu’on ne rattrape jamais.

Ce matin, je suis venu jeter un dernier regard sur ton enveloppe corporelle. Ce n’était pas facile. Sarah et Abdou étaient là. Nous n’avons pas retenu les larmes. Mais alors est arrivé Rayan.

Rayan, qui me dépasse aujourd’hui de vingt centimètres — lui qui n’était pas plus grand que trois pommes il y a huit ans. Rayan, qui a douze ans et qui porte déjà dans les yeux quelque chose qui ressemble à son grand-père. Il m’a pris dans ses bras. Longuement. Et c’est moi que ses bras enveloppaient, pas l’inverse. Il m’a dit, avec cette gravité tranquille que les enfants ont parfois et que les adultes ont perdue :

« Tant que tu es là, papy est toujours présent. Et on viendra te rendre visite à la ferme, à Laghouat. »

J’ai effacé mes larmes. Non pas parce qu’elles n’avaient plus leur place, mais parce que Rayan venait de dire l’essentiel — ce que ni les discours ni les nécrologies ni les hommages officiels n’auraient pu formuler. Il avait compris, à douze ans, que l’amitié vraie est une forme de résurrection.

Avant de partir, je t’ai ramené de la menthe fraîche de ma ferme de Laghouat. Je sais que tu aurais aimé ça. Pas pour ce que c’est. Pour ce que ça représente : la terre, le simple, le vrai. Ce que tu n’as jamais cessé d’être derrière les micros et les communiqués de presse.

Ce que l’or n’a pas touché

Tu nous laisses une leçon de vie qui tient en une phrase : on peut côtoyer l’or du pouvoir sans jamais en garder une paillette sur ses vêtements. Tu es parti comme tu as vécu — avec une discrétion qui impose le respect et une présence qui remplit l’absence.

La plume est orpheline, Youssef. Elle ne sait plus comment tracer les lignes sans ton regard pour les corriger. Mais elle tiendra la promesse. Je vais plonger dans tes écrits. Je ferai ressortir ton génie que beaucoup ont ignoré — par paresse, par jalousie, ou simplement parce que les hommes vrais ne font pas de bruit et que le monde récompense rarement le silence des bâtisseurs.

Tu avais côtoyé les grands de ce monde. Tu méritais d’en faire partie officiellement. L’Histoire, qui se trompe souvent sur les vivants, se rattrape parfois sur les morts. C’est à nous, maintenant, de lui forcer la main.

Repose en paix, ya kho.
Le temps s’est arrêté, mais Rayan veille.
Et la menthe de Laghouat fleurit encore.

Laala Bechetoula

Alger, avril 2026

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Laala Bechetoula est historien, journaliste et analyste géopolitique algérien indépendant. Il écrit sur Trump, l’hégémonie américaine et l’effondrement de l’ordre international depuis 2025. 

Il est associé du Centre de recherche sur la Mondialisation – CRM

La source originale de cet article est Mondialisation.ca


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