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Dans les eaux chaudes provenant d’une centrale nucléaire ontarienne, dans le lac Huron, des poissons se rassemblent par milliers. Cette scène saisissante a pu être observée en détail, grâce à des images captées par un drone sous-marin.
L’appareil, qui coûte 250 000 $, est l’un des 10 exemplaires en son genre dans le monde et le seul qui fonctionne en eau douce.
Les poissons utilisent les rejets d'eau chaude de la centrale nucléaire de Bruce, près de Tiverton, comme refuge et comme zone pour se nourrir.
Les documentaristes Yvonne Drebert et Zach Melnick ont filmé des images dans des parties des Grands Lacs qui sont souvent trop profondes ou trop éloignées pour être observées directement.

Le drone sous-marin utilisé par Inspired Planet pour la préparation du documentaire est le seul à opérer en eau douce.
Photo : Radio-Canada / Colin Butler
CBC a eu un accès à des images obtenues lors d'une de ces plongées, en prévision d’une diffusion en direct pour le Jour de la Terre (nouvelle fenêtre). L'événement est organisé pour faire la promotion du documentaire Hidden Below : the Great Lakes, sur la faune du plus grand écosystème d'eau douce de la planète. Sa sortie est prévue en 2028.
La ville des poissons
Le système de refroidissement des réacteurs de la centrale de Bruce, la plus grande centrale nucléaire d'Amérique du Nord, rejette de l'eau dans le lac, ce qui attire les poissons. Cette zone, dont la température est élevée, est bien connue des pêcheurs locaux.
Les images rares de ce phénomène – filmées en ultra-haute définition par Zach Melnick et Yvonne Drebert – montrent des scènes qui rappellent l'océan, avec des millions d'aloses dont le corps argenté scintille. Au moins une douzaine d'autres espèces cohabitent avec elles, notamment le buffalo à grande bouche, le doré, le poisson-castor, le saumon, la truite, la barbotte et la carpe.
Personne n’avait vraiment eu l’occasion de regarder sous l’eau à cet endroit, et c’était assez époustouflant, a déclaré Mme Drebert.
Zach Melnick a raconté qu’ils avaient surnommé cette zone la ville des poissons, pour décrire ce rassemblement inhabituellement dense.

Les réalisateurs Zach Melnick et Yvonne Drebert, d'Inspired Planet Productions, utilisent un drone sous-marin pour filmer des images de lieux rarement accessibles au fond des Grands Lacs.
Photo : Radio-Canada
Si vous nous demandiez quel est l’endroit idéal pour faire découvrir aux gens les merveilles et la magie de ce monde d’eau douce, nous vous dirons de venir ici, dans ces eaux chaudes.
Les scientifiques expliquent que l'eau plus chaude crée une abondance de nourriture pour les poissons, ce qui augmente le cycle des nutriments et accélère la croissance des algues. Les plantes attirent les poissons qui s'en nourrissent et, par conséquent, les prédateurs qui les suivent.
L’illusion de l’abondance
Presque tous les Grands Lacs présentent ces panaches thermiques, a affirmé le biologiste Nicholas Mandrak, de l’Université de Toronto, qui est l’un des plus éminents spécialistes des poissons d’eau douce au pays. C’est lui qui commentera les images diffusées en direct de la ville des poissons, lors du Jour de la Terre.
Il a précisé que les panaches thermiques les plus importants proviennent des systèmes de refroidissement des centrales, mais ils sont aussi causés par des rejets industriels, des stations d’épuration et l’embouchure de rivières.

Des buffalos à grande bouche nagent aux côtés d'autres espèces près de la centrale nucléaire de Bruce, ce qui illustre la composition changeante de la faune du lac Huron.
Photo : Avec l'autorisation d'Inspired Planet Productions
Le rassemblement de millions de poissons dans les eaux chaudes peut sembler être un signe d’abondance. Les scientifiques pensent que cela peut plutôt signaler des changements fondamentaux dans l’écosystème.
Le fait qu’ils se concentrent autour des panaches thermiques parce qu’il n’y a pas assez de nourriture dans le lac est un signe inquiétant de ce que les moules ont causé.
Les moules auxquelles M. Mandrak fait référence sont les moules zébrées et quagga, deux espèces envahissantes originaires d’Europe. Individuellement, elles sont à peu près de la taille d’une pistache, mais les deux espèces se sont multipliées par milliards et ont causé des dommages écologiques et économiques considérables dans les Grands Lacs depuis les années 1980.
Ces minuscules mollusques, qui s’accrochent partout, dépouillent l’eau de son plancton et réduisent ainsi la nourriture disponible. Ils forment des tapis denses et épais qui étouffent les habitats et obstruent les prises d’eau municipales et industrielles.
Si les quantités de nourriture dans les Grands Lacs étaient aussi élevées qu’avant l’introduction des moules, nous observerions probablement moins de poissons dans ces panaches, a déclaré Nicholas Mandrak.

Zach Melnick observe les images transmises par un drone sous-marin explorant les profondeurs du lac Huron. Les taches blanches au fond du lac sont des coquilles de moules mortes, qui ont bouleversé l'écosystème des Grands Lacs.
Photo : Radio-Canada / Colin Butler
Bruce Power, la société qui exploite la centrale nucléaire de Bruce, n’a pas répondu aux questions de CBC, concernant le débit et la température de l’eau évacuée, à temps pour la publication de ce texte.
Les répercussions sur la pêche autochtone
La plupart des espèces indigènes de poissons sont adaptées à des eaux plus froides et certaines pourraient souffrir, croit la professeure Sapna Sharma, de l’Université York, qui étudie les stress environnementaux sur les lacs
Les conditions plus chaudes permettent aussi à des espèces envahissantes de s’implanter dans les écosystèmes, ajoute-t-elle. Nos pêcheries autochtones ont besoin d’une eau froide et bien oxygénée, selon elle.
La Nation Ojibway de Saugeen vit sur les rives du lac Huron et pêche les corégones depuis des temps immémoriaux. Le réchauffement des eaux a un impact négatif sur les corégones, dont la communauté dépend.
Une étude réalisée en 2020 pour la Première Nation conclut que les causes du déclin des corégones du lac Huron restent incertaines, mais cite des recherches suggérant qu’un printemps chaud dans une zone de reproduction serait lié à un faible taux de survie des jeunes.
L'étude note aussi que de multiples facteurs, notamment les espèces envahissantes et les changements de l'habitat, sont également en train de transformer la pêche.
Les Grands Lacs, a rappelé la professeure Sharma, constituent une ressource extraordinaire qui soutient l'agriculture et les transports et fournit du poisson et de l'eau potable à plus de 40 millions de personnes. Il est important de ne pas les tenir pour acquis.
Le fait d'observer un phénomène inhabituel, comme la ville de poissons , est un signal d'alarme, à son avis.
Cela soulève des questions sur ce qui se cache derrière ce phénomène, en particulier est-ce que les rejets d’eau chaude des industries voisines modifient l’écosystème? Et qu’est-ce que signifie pour les personnes qui en dépendent?
D’après les informations de Colin Butler de CBC


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