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On rencontre Thierry Frémaux au cinéma Palace à Bruxelles, toujours fringant malgré une opération de l'épaule droite, conséquence de sa pratique intensive du judo, dont le Lyonnais de 65 ans est notoirement ceinture noire.
À l'étage, du beau monde s'agite, de Luc Dardenne à Jeanne Brunfaut, la directrice du Centre du cinéma, pour le vernissage de l'exposition Origins of Cinema, qui propose, jusqu'au 14 juin, une réjouissante célébration du Septième art, entre premiers cinématographes remis en état de fonctionnement, ateliers et projections spéciales. Sous la houlette de l'historien en techniques du cinéma Jean-Pierre Verscheure, l'exposition est organisée par ordre chronologique, des premières lanternes magiques aux projecteurs Pathé.
Second volet d'un diptyque consacré aux frères Auguste et Louis Lumière initié en 2017 avec Lumière ! L'aventure commence, Lumière, l'aventure continue ! vient revigorer à la source l'expérience du cinéma en salles. Car si les frères Lumière tournent les premiers films, brevetant leur appareil sur pellicule en 1895, ils lancent aussi la première séance publique de cinéma payante, organisée le 28 décembre 1895 au grand Café à Paris – alors qu'un Thomas Edison, pionnier américain du cinéma, brevette son kinétoscope pour un usage individuel.

"Avec Lumière, la querelle des inventeurs s'évanouit, le cinéma est là", s'émerveille Thierry Frémaux, lui, jeune cinéphile qui a gravi les échelons de l'Institut Lumière grâce au cinéaste Bertrand Tavernier, qui apprécie son énergie de sportif et le nomme directeur artistique en 1995. Certains anciens collaborateurs ont depuis remis en cause son management "brutal" dans une enquête Mediapart, mais le vaisseau Frémaux tient bon.
Aux récents coups durs de l'industrie belge (fermeture du White cinéma, faillite du distributeur Belga), son film (doublé d'un beau livre paru fin de l'année dernière) appose une célébration joyeuse du 7e art.
Thierry Frémaux est aussi le très puissant délégué général du Festival de Cannes. Ici en haut des marches du Palais des festivals en mai 2023.Composé de 120 "vues" inédites de cinquante secondes réalisées à partir de 1894 par Louis Lumière (1864-1948) et ses opérateurs, scandé par la voix rocailleuse (parfois omniprésente) de Frémaux et les mélodies de Gabriel Fauré (contemporain des frères Lumière), on a l'impression d'assister à l'acte de naissance du cinéma.
Joueurs de carte, bambins farceurs, scènes de baignade à La Ciotat avec les épouses Lumière (les deux frères ayant épousé deux sœurs) racontent les plaisirs et les jours avant l'arrivée de la Grande guerre et l'apparition des premières images coloniales. Du "repas de bébé" aux "brûleuses d'herbes", des vues d'Alger aux ruelles du Japon de l'ère Meiji, tout annonce non seulement l'avènement du cinéma comme regard mais aussi comme art populaire par excellence. Le nôtre.
Lumière, L'Aventure continue ! ©September filmsLe film s'ouvre par cette phrase d'Agnès Varda "Les gens qu'on voit dans les films des frères Lumière, c'est nous". Que vous évoque-t-elle ?
Agnès m'avait dit ça à Lyon, un jour qu'on parlait de la modernité des films Lumière. Elle insistait sur le fait que les gens qu'on voit dans leurs films sont là, avec nous. On n'a pas l'impression de voir nos aïeux, on entre dans la caméra avec eux. Agnès Varda avait été photographe, elle aimait beaucoup les frères Lumière. Sa fille Rosalie Varda m'a autorisé à citer sa mère. Je suis content, car ça dit bien que là où il y a mise en scène et modernité, il n'y a pas de vieux film, ni de vieux cinéma. Il y a des films et du cinéma.
Pour autant la cinéphilie est-elle soluble dans TikTok et les réseaux sociaux ? Et quelle responsabilité y a-t-il à la transmettre aujourd'hui ?
Chaque époque a sa cinéphilie. Les jeunes lisent moins de revues critiques, c'est vrai, mais ils lisent des extraits en ligne. À mon époque, la noblesse, c'était être critique de cinéma. À l'époque de Jack London, c'était être écrivain. À l'époque des réseaux sociaux, le but, c'est d'être influenceur, de créer le buzz. Et donc le désir. Mon idée est de ramener les frères Lumière au présent. Je n'aime pas qu'on parle de cinéma primitif, car leur art est déjà extrêmement élaboré. Restaurer leur mémoire, c'est une mission qui m'est tombée dessus lorsque j'étais jeune cinéphile lyonnais. Je les découvre vraiment avec Bertrand Tavernier en 1995, quand on décide de restaurer les films Lumière et de les montrer en salles, ça n'était pas arrivé depuis 1905. J'ai commencé à en visionner beaucoup. À ce moment-là, Tavernier et l'historien du cinéma Bernard Chardère me font remarquer que je ne parlais pas des films Lumière en historien, mais en cinéphile et qu'il y avait un film à faire. Même si je déteste ma voix, j'avais envie de parler des films Lumière comme lorsque vous parlez d'un film vu la veille.
Lumière, L'aventure continue ! ©September filmsAvez-vous visionné tout le corpus des films Lumière ?
Oui, mais seul un quart des 2 000 films a été restauré, car ça coûte très cher. Or, la splendeur apparaît souvent après la restauration. À l'automne prochain, on va ouvrir la plateforme Lumière. Chacun pourra visionner les films en ligne, sans ma voix ! J'ai l'habitude de dire que les films nous regardent, que ce sont eux qui nous choisissent. Avec Cannes, j'ai la même approche qu'avec les films Lumière. Ce n'est pas moi qui sélectionne les films, ce sont les films qui se font sélectionner par moi. C'est là qu'on ressent une responsabilité folle de les montrer au monde. C'est comme ouvrir la grotte Chauvet, c'est une merveille de l'humanité. Et c'est notre histoire à tous.
C'est la victoire de Lumière contre Edison. Edison, c'est l'iPhone et Netflix, Lumière, c'est la salle.
Pour vous, Louis Lumière est le dernier inventeur et le premier cinéaste. En quoi est-ce important de replacer ce geste d'auteur dans la lignée des cinéastes futurs, de Jean Renoir à Roberto Rossellini, John Ford ou Chantal Akerman, que vous citez ?
C'est une manière de réparer une injustice. On dit souvent de Louis Lumière qu'il était un inventeur et que l'histoire du cinéma commence avec Georges Méliès. Méliès invente la narration, c'est vrai, mais Lumière invente quatre fois le cinéma. Il invente la technique et l'art, il invente aussi la salle et le public. Car sans public, il n'y a plus de cinéma. Aujourd'hui, bien plus encore qu'il y a trente ans lors du Centenaire du cinéma, c'est important de rappeler l'importance de la salle.
Thierry Frémaux : "On a tout faux sur les Lumière"À l'heure de la fusion des catalogues en ligne de Warner avec la Paramount, que répondez-vous à ceux qui disent que le cinéma en salles va mourir ?
Le langage du cinéma est partout, que ce soit sur Internet, un post Instagram ou un jeu vidéo. Le cinéma est plus vivant que jamais, mais sur grand écran, c'est autre chose. Plus on va vers l'avenir, plus aller au cinéma sera un acte singulier, important, à la fois intime et collectif. Sinon les salles fermeront. On peut quand même considérer qu'on vient de traverser des temps complexes avec le triomphe des plateformes. C'est pour ça qu'à l'Institut Lumière, on maintient les séances avec les enfants. Ils arrivent à 300, ils font les cons et dès que l'écran s'allume, ils se taisent, ils regardent. Pendant 2 heures, sans réseaux sociaux, les voilà seuls avec une œuvre. C'est la victoire de Lumière contre Edison. Edison, c'est l'iPhone et Netflix, Lumière, c'est la salle.
Lumière, L'aventure continue ! ©September filmsVous êtes un ardent défenseur de la salle. En tant que délégué du festival de Cannes, est-il difficile de maintenir la règle que les films de la Compétition doivent sortir en salle pour être sélectionnés ?
Pour les films de la Compétition, cette règle reste valable, c'est très important qu'ils aient le même traitement. Je pense que Ted Sarandos, le patron de Netflix, croit aussi beaucoup en la salle et aime le cinéma. Par ailleurs, je suis aussi un utilisateur de Netflix et de toutes les plateformes possibles. Mais la France reste le pays des "Lumière" (il précise "sans s", NdlR), un pays à forte tradition de cinéma. Mieux encore, le film d'ouverture doit non seulement sortir en salles, mais le jour même de l'ouverture du festival (dont la 79e édition se déroulera du 12 au 23 mai prochains), pour que l'éclat du festival de Cannes profite à tout le monde. Nous montrons aussi des œuvres qui ne sortent pas en salles, les séries de David Lynch, Jane Campion ou Marco Bellocchio. Mais j'ai la conviction que la salle reste un acte politique et social. Je suis fan de Bruce Springsteen, j'ai tout chez moi. Mais voir Bruce en concert c'est inoubliable. C'est comme la salle. Voir Lawrence d'Arabie au cinéma, c'est incomparable. La salle crée l'émotion.
Lumière, L'Aventure continue ! ©September films
©September filmsLumière, L'Aventure continue !
Documentaire Scénario, réalisation et voix off Thierry Frémaux Musique Grabriel Fauré Montage Jonathan Cayssials et Simon Gemelli Durée 1h34
©Palace, BruxellesOrigins of Cinema
Exposition au cinéma Palace à Bruxelles, jusqu'au 14 juin 2026, avec une programmation de films et de rendez-vous. Rens. : Cinema-palace.be/fr/exposition-origins-cinema
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