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Sous une nécropole d’Orléans dormaient depuis 2000 ans 21 tablettes de malédiction en plomb : certaines sont écrites dans une langue que presque personne ne sait lire

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Vingt et un rectangles de plomb, pliés, cloués, enfouis près de squelettes vieux de deux millénaires. Voilà ce qu’a mis au jour le chantier archéologique de la Porte-Madeleine, à Orléans, sous les fondations de l’ancien hôpital général. Ces tablettes de malédiction, ou « défixions », forment l’un des corpus les plus importants jamais découverts en France pour cette période, et certaines d’entre elles sont rédigées dans une langue que presque Plus personne ne sait déchiffrer : le gaulois.

À retenir

  • Des archéologues découvrent une nécropole insoupçonnée sous un ancien hôpital d’Orléans avec plus de quatre-vingts sépultures
  • 21 tablettes de malédiction en plomb, mystérieusement préservées, accompagnaient les défunts de l’époque gallo-romaine
  • Certaines tablettes sont gravées en gaulois, une langue morte dont le déchiffrement pourrait révéler des pratiques magiques organisées à travers la Gaule

Sommaire

  1. Une nécropole qui ne devait pas exister
  2. Vingt et une malédictions enterrées avec les morts
  3. Le gaulois, une langue presque muette

Une nécropole qui ne devait pas exister

Tout commence fin janvier 2022. Les archéologues de la ville d’Orléans ont retroussé leurs manches et leur matériel de terrain pour accompagner la réhabilitation de l’ancien hôpital Porte Madeleine. Personne, à ce moment-là, ne s’attend à croiser les vestiges d’un cimetière antique sous les murs d’un hôpital du XVIIe siècle. Les archéologues ne pensaient pas découvrir une véritable nécropole s’étendant sous l’édifice. Trois ans de fouilles plus tard, le tableau est tout autre : cette nécropole a été occupée entre le Ier et le IIIème siècle de notre ère, à l’époque gallo-romaine, lorsque Orléans (Cenabum) faisait partie du territoire Carnute.

La structure du site intrigue autant que son contenu. La nécropole s’organise en une grande tranchée de plus de 110 mètres de long traversant le site de fouilles, une disposition linéaire inhabituelle pour l’époque. Plusieurs éléments posent question, à commencer par le fait que les archéologues ne savent pas encore pourquoi cette nécropole suit un plan aussi linéaire, là où les autres nécropoles prenaient plutôt la forme de nos cimetières. Plus de quatre-vingts sépultures ont été exhumées, un chiffre qui place déjà ce chantier parmi les découvertes funéraires les plus riches de la région Centre-Val de Loire ces dernières années.

Vingt et une malédictions enterrées avec les morts

Le vrai choc scientifique, c’est ce qui accompagnait certains défunts. Vingt et une tablettes, au total, ont été extraites de la nécropole. Concrètement, il s’agit de plaques de plomb, longues d’une vingtaine de centimètres, et souvent repliées sur elles-mêmes. Elles portent bien leur nom de « défixions » : ce sont des plaques en plomb dites « de défixion » du fait de l’usage répandu de transpercer la tablette par un ou plusieurs clous. Un clou, un pli, et le message était scellé pour l’éternité, ou presque.

Contrairement à l’image d’Épinal du sortilège lancé contre un rival amoureux, ces tablettes s’adressaient rarement aux vivants. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, elles ne ciblent pas des individus, mais des divinités chthoniennes, associées aux enfers et au monde des morts. Les défunts les utilisaient pour se prémunir de ces forces surnaturelles. le mort devenait messager, chargé de porter la supplique jusqu’aux dieux souterrains. Une pratique que Matthieu Loeuillet, archéo-anthropologue au pôle archéologie de la ville d’Orléans, replace dans son contexte : « Ce n’est pas une pratique propre aux Gaulois mais répandue dans le monde romain, dès la Grèce Antique. »

Ce qui frappe les équipes, c’est l’état de conservation. Ce qui a surpris les archéologues du site, c’est la bonne qualité de conservation dans laquelle ces tablettes ont été retrouvées. Le plomb, un métal mou et instable, résiste rarement aussi bien vingt siècles sous terre. Sur les vingt et une tablettes, seules deux ont pour l’instant livré leur contenu : l’une en latin, l’autre en gaulois. 17 tablettes n’ont pas encore livré leurs secrets, mais ces objets sont très fragiles, c’est pourquoi un projet utilisant le Synchrotron Soleil est à l’étude, pour déchiffrer ces tablettes sans avoir besoin de les déplier. Un accélérateur de particules pour lire une malédiction antique sans toucher au plomb : l’archéologie du XXIe siècle croise ici la magie du Ier.

Le gaulois, une langue presque muette

C’est là que l’histoire prend une tournure vraiment rare. L’autre enjeu est d’arriver à déchiffrer les inscriptions en langue gauloise qui sont présentes sur certaines des tablettes de malédiction. Le gaulois n’a quasiment laissé aucune trace écrite directe, faute d’alphabet propre. Comme pour la tablette de La Vayssière, dite « plomb du Larzac », certaines des lamelles d’Orléans sont écrites en langue gauloise, en cursive latine, puisque le gaulois n’avait pas d’écriture propre et a requis l’alphabet grec ou latin. Une langue empruntant les lettres d’une autre pour survivre sur le papier, ou plutôt sur le métal.

Julien Courtois, archéologue pour la ville d’Orléans, résume la difficulté : « Le gaulois est une langue qui a complètement disparu et dont nous avons peu de traces écrites aujourd’hui. » Pour reconstituer le sens des mots gravés, les chercheurs doivent ruser. Pour le déchiffrer nous devons faire des parallèles avec des langues qui sont des lointaines cousines, comme le vieux breton, le vieux gaélique, pour pouvoir trouver des points de comparaison et de similarité. Le linguiste Pierre-Yves Lambert, du CNRS, fait partie des rares spécialistes capables d’avancer sur ce terrain : le gaulois, disparu, nous est compréhensible grâce aux comparaisons que les linguistes font avec les autres langues celtiques insulaires, comme le vieil irlandais ou le gaélique.

La technique employée pour révéler ces inscriptions presque effacées porte un nom barbare : la RTI. Cette technique de Reflectance Transformation Imaging permet, grâce à un contrôle avancé de la lumière, de mettre en évidence les incisions sur des surfaces comme ces lamelles de plomb. Sur l’une des deux tablettes déjà décryptées, celle en gaulois, le texte n’évoque pas un banal chagrin d’amour. Cette dernière rapporte la malédiction des auteurs et des complices d’un délit, sans que la nature exacte de l’affaire soit encore totalement éclaircie. Julien Courtois le reconnaît lui-même : « La seule chose que l’on ne sait pas encore, c’est la raison de cette malédiction. »

L’affaire ne se limite pas à un cas isolé. « Sur une de ces tablettes, il y a une formule magique qui est très similaire à celle retrouvée sur une autre tablette en France. On voit qu’à plusieurs centaines de kilomètres de distance on emploie la langue gauloise pour des usages qui sont quasiment les mêmes », conclut l’archéologue orléanais. Une formule qui voyage sur des centaines de kilomètres, à une époque sans imprimerie ni réseau routier digne de ce nom : la diffusion des pratiques magiques gauloises semble avoir été bien plus organisée qu’on ne l’imaginait.

Reste que le chantier est loin d’avoir tout révélé. Sur la vingtaine de tablettes exhumées, dix-sept dorment encore, repliées, en attendant que la science parvienne à lire leur contenu sans les abîmer. Chaque nouvelle lamelle décryptée pourrait enrichir ce corpus gaulois écrit resté, jusqu’à cette découverte, d’une rareté presque anecdotique à l’échelle de la France entière. Le futur campus universitaire qui doit s’installer sur ce même terrain héritera, sans le savoir, du sol le plus bavard sur la Gaule romaine de tout le Loiret.

Sources : fdesouche.com | francebleu.fr

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