Trente-trois mètres. C’est la profondeur à laquelle des centaines de familles picardes se sont enfouies sous une colline ordinaire du département de la Somme, à quelques kilomètres d’Amiens, pour échapper aux pillages, aux armées et aux épidémies qui ravageaient l’Europe pendant des siècles. La cité souterraine de Naours est une ancienne carrière de craie ayant servi de refuge aux habitants du village durant les guerres et invasions qu’a connues la Picardie. Résultat ? L’une des architectures souterraines les plus stupéfiantes de France, taillée à la main dans la roche, et restée secrète jusqu’à la fin du XIXe siècle.
À retenir
- Une carrière de craie transformée en véritable ville organisée avec rues, places et chapelles
- Refuge stratégique pendant sept siècles : guerres, invasions, contrebande et guerres mondiales
- 3000 graffitis de soldats de la Première Guerre mondiale gravés dans ses galeries
Sommaire
- Une ville entière sous la colline
- Fuir les guerres en s’enterrant vivant
- Le curé qui ressuscita une ville morte
- Un patrimoine en travaux, loin d’être épuisé
Une ville entière sous la colline
La carrière de craie exploitée dès le haut Moyen Âge va laisser place peu à peu à une véritable ville sous terre, une ville avec ses places, ses maisons, ses chapelles. Ce n’est pas une métaphore. La singularité du site de Naours réside dans l’extraordinaire étendue de son réseau de galeries, la diversité et la richesse des espaces aménagés : rues, ruelles, rotondes, habitations, chapelles, parties communes, étables pour le bétail. On descendait sous terre avec ses enfants, ses poules et ses réserves de grain.
À l’apogée de son histoire, au XVIIe siècle, la cité souterraine de Naours s’étend sur plus de 2 000 mètres. On recense alors 28 galeries et 300 chambres et salles communes organisées en une douzaine d’îlots. La hauteur des galeries varie entre 1,60 m et 2 m ; la température y est constante tout au long de l’année, à 9,5 °C. Fraîche en été, froide en hiver, mais surtout stable. Un avantage décisif quand on y stocke des aliments. Cette cité souterraine pouvait abriter près de 3 000 personnes. Pour donner une idée de l’échelle : c’est l’équivalent de la population entière d’un bourg rural français moyen, englouti sous la terre.
Les muches se caractérisent par leur structure construite en réseau. Des rues principales, des places desservent les parties communes et les habitations. À la différence de simples carrières ou de caves souterraines, les muches sont pensées, façonnées, aménagées pour être un lieu de vie à part entière. Le mot « muche » vient d’ailleurs du picard : en patois picard, on désigne ces galeries et salles souterraines sous le nom de « muches », c’est-à-dire cachettes. Un nom pudique pour une réalité souvent tragique.
Fuir les guerres en s’enterrant vivant
De l’Antiquité romaine au XXe siècle, la Picardie connut de nombreuses guerres et invasions. À partir du XVe siècle, la population picarde utilisa régulièrement des muches comme refuge et utilisa de nombreux stratagèmes pour éviter de se faire repérer. Le principe était brutal dans sa logique : si la surface brûle, on disparaît sous la terre. Pour se prémunir du danger et des exactions, la population pouvait ainsi se mettre à l’abri, emportant sous terre vivres et bétail.
Les recherches archéologiques de l’INRAP confortent la thèse d’une importante occupation au début du XVIIe siècle pendant la guerre de Trente Ans, attestée par des inscriptions, des pièces de monnaie, des poteries et des balles de mousquets. Ces trente ans de conflit (1618-1648) constituent probablement le moment de plus haute intensité du refuge souterrain, quand les armées croisaient, pillaient et brûlaient sans répit à travers toute l’Europe du Nord. Dans les Hauts-de-France, nombre de muches vont connaître leur apogée aux XVIe et XVIIe siècles, des siècles particulièrement sanglants.
Puis les guerres s’éloignent. La nécessité de fuir sous terre se fait moins pressante. Sous le règne de Louis XVI, ces muches servirent aux contrebandiers du sel, les faux-saulniers, pour échapper à la gabelle. Ils y établirent un dépôt de sel. Le souterrain passe ainsi du refuge de survie au planque de trafiquants, deux usages différents, même logique de dissimulation. Plus tard, les refuges furent de moins en moins occupés, puis tombèrent dans l’oubli.
Le curé qui ressuscita une ville morte
Décembre 1887. Les grottes de Naours furent redécouvertes pour la première fois le 15 décembre 1887 par le curé de Naours, Ernest Danicourt, qui retrouva l’entrée de la ville souterraine avec l’aide de ses paroissiens. L’abbé n’était pas un simple ecclésiastique curieux : accueillis par son portrait, on apprend qu’il fut curé de Naours de 1886 à sa mort, et aussi historien et archéologue. Il se consacra à l’exploration du réseau de galeries et à sa remise en état jusqu’en 1912. Vingt-cinq ans de travail obstiné pour rendre la lumière à ce qui avait été une ville.
Il y découvrit une grande quantité d’objets usuels qui lui permit d’en dater l’occupation, des ossements de toutes espèces, de nombreuses pièces de monnaie. En 1905, un trésor de 20 pièces d’or y fut découvert. Vingt pièces d’or oubliées là, peut-être par quelqu’un qui ne remonta jamais.
La cité rouvre, devient un site de visite. Puis la Grande Guerre éclate, et ce sont des soldats venus de l’autre bout du monde qui s’y aventurent, non pour se cacher, mais par curiosité. Durant la Grande Guerre, le réseau souterrain faisait l’objet de visites organisées, destinées à distraire les soldats au repos ou convalescents à l’arrière du front. Naours apparaît aujourd’hui comme le site recélant le plus grand nombre d’inscriptions 14-18. Ces inscriptions témoignent du passage de quelques soldats français pour l’année 1915, mais surtout australiens à partir de 1916, qui représentent au moins 80 % du corpus. La cité souterraine de Naours abrite environ 3 000 graffitis de soldats de la Première Guerre mondiale, dont plus de 1 800 sont attribués à des Australiens, mais aussi à des soldats anglais, irlandais, écossais, américains et français. Ces hommes gravaient leur nom, leur unité, leur ville natale, à quelques kilomètres des tranchées de la Somme où beaucoup mourraient dans les semaines suivantes.
Un patrimoine en travaux, loin d’être épuisé
Durant la Seconde Guerre mondiale, les souterrains furent d’abord occupés par les troupes britanniques comme réserve à matériel, puis par l’armée allemande comme entrepôt à munitions à partir de 1941, et en 1943, comme base défensive en liaison avec le mur de l’Atlantique. La muche de Naours aura donc traversé sept siècles d’histoire sans jamais rester neutre, servant tour à tour de refuge, de planque, de lieu de visite et de fortification militaire.
En 2026, le souterrain est fermé pour travaux de rénovation. La cité souterraine se met en pause durant toute la saison 2026 : l’accès au souterrain est entièrement fermé en raison de travaux. Ce n’est pas une mauvaise nouvelle en soi, c’est le signe que le site demeure vivant, entretenu, pris au sérieux. Et pendant ce temps, les archéologues de l’INRAP continuent d’identifier les soldats dont les noms sont gravés dans la craie, en croisant les archives nationales australiennes, britanniques et françaises. Depuis plusieurs années, Gilles Prilaux mène avec d’autres archéologues une véritable enquête pour redonner une voix à ces soldats, qui, pour la plupart, perdirent la vie en retournant se battre en première ligne. Sous une colline de Picardie, chaque nom griffonné au crayon à mine est potentiellement le dernier geste d’un homme qui savait, peut-être, qu’il ne rentrerait pas.
Sources : franceinter.fr | nordoc.hypotheses.org


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