Sous vos pieds, en ce moment, un réseau d’une densité vertigineuse quadrille le sol de chaque forêt française. Dix centimètres cubes d’un sol fertile peuvent contenir jusqu’à un kilomètre de filaments mycéliens, d’un diamètre moyen de dix micromètres. dans une simple poignée de terre forestière, se love l’équivalent d’un trajet Paris-Massy. Ce réseau, c’est le mycélium : le vrai corps des champignons, invisible, permanent, et bien plus actif qu’on ne l’imaginait encore il y a trente ans.
Le mycélium est en réalité le corps principal du champignon. Ce que nous voyons en surface, les chapeaux que l’on cueille en automne, ne sont que les fruits, les organes reproducteurs. Le véritable champignon est ce réseau de filaments microscopiques, les hyphes, qui s’étend dans le sol à la recherche de nutriments. Et à l’échelle d’une forêt entière, les chiffres deviennent proprement troublants. La longueur totale du mycélium qui pousse dans les dix premiers centimètres de la Terre représenterait la moitié de la largeur de notre galaxie. Un organisme individuel peut déjà atteindre des proportions record : capable de s’étendre sur plusieurs kilomètres carrés, l’Armillaria ostoyae de l’Oregon couvre plus de 900 hectares, ce qui en fait le plus vaste être vivant connu sur Terre.
À retenir
- Un sol forestier contient des kilomètres de filaments mycéliens microscopiques capables de relier des centaines d’arbres
- Les arbres échangent carbone, eau et nutriments via ces réseaux souterrains en une danse écologique invisible
- À la mort d’un grand arbre, le réseau mycélien redistribue son carbone aux jeunes plants voisins : une transmission entre générations
Sommaire
- Un réseau d’échanges, pas un simple substrat
- Quand un arbre meurt, il envoie son héritage
- Une science solide, mais à ne pas romantiser
Un réseau d’échanges, pas un simple substrat
La relation entre arbres et champignons n’est pas unilatérale : les arbres fournissent aux champignons des sucres produits par la photosynthèse, tandis que les champignons aident les arbres à absorber l’eau et les nutriments du sol. Ce troc millénaire forme la base des mycorhizes, ces structures symbiotiques nées du contact entre les hyphes fongiques et les radicelles végétales. Les scientifiques ont démontré que 30 à 40 % des minéraux captés par le réseau mycélien étaient rétrocédés à la racine, tandis que celle-ci apporte 20 à 40 % des glucides photosynthétisés au champignon.
Mais ce commerce ne s’arrête pas aux échanges directs entre un arbre et son champignon partenaire. En forêt, certaines de ces associations souterraines incluent plus d’un arbre, créant ce qu’on appelle un réseau mycorhizien commun. Il a été démontré dans de multiples études que ces réseaux peuvent servir de voies de transport du carbone entre différents arbres. C’est cette propriété qui a conduit les biologistes à parler de Wood Wide Web, la toile de la forêt. La chercheuse canadienne Suzanne Simard fut la première à mettre en évidence ce réseau de transfert mycorhizien du carbone entre des arbres en conditions naturelles, en 1997.
Grâce à ces réseaux fongiques, les arbres se transfèrent du carbone, de l’eau et des nutriments. Des expériences utilisant des traceurs montrent que le carbone peut se déplacer d’une espèce d’arbre à une autre via des partenaires mycorhiziens partagés. Ce n’est pas de la métaphore : on a littéralement suivi des molécules marquées circuler d’un tronc à un autre, sous terre, sans que personne ne les y ait guidées.
Quand un arbre meurt, il envoie son héritage
L’une des figures centrales de ce réseau forestier est ce que les chercheurs appellent les « arbres-mères » : ces individus matures, souvent situés au cœur des forêts, connectés à des centaines d’autres par les réseaux mycorhiziens, jouant un rôle de véritables centres de distribution d’énergie et de nutriments. Un chêne ou un sapin de Douglas vieux d’un siècle peut ainsi être relié à plusieurs centaines de voisins.
Simard et son équipe à l’Université de la Colombie-Britannique ont montré que ce phénomène s’intensifie précisément dans les derniers moments de vie d’un grand arbre. Ce qui se passe alors relève d’une logique biologique froide, mais dont la lecture reste troublante. La mort d’un grand arbre déclenche, dans le tissu mycorhizien qui l’entoure, une redistribution carbonée dont ses voisins profitent. Un arbre mourant ne choisit pas d’agir en conséquence : il n’est tout simplement plus en capacité de retenir le carbone qui le maintenait en vie. Ce carbone libéré transite alors par le réseau fongique et se retrouve absorbé par les arbres alentour, et notamment par les jeunes pousses.
Des arbres plus âgés peuvent ainsi transmettre du carbone, sous forme de sucres, à des jeunes plants voisins qui peinent à photosynthétiser suffisamment. Ce transfert favorise la survie des jeunes pousses et témoigne d’une forme de coopération. Résultat concret : les semis situés sous le couvert d’un arbre-mère en déclin ont statistiquement de meilleures chances de traverser leurs premières années, les plus vulnérables. C’est en partie de cette manière que les forêts primaires restent en vie depuis des millions d’années, en se régénérant par la mort de leurs doyens.
Une science solide, mais à ne pas romantiser
L’enthousiasme provoqué par ces découvertes a parfois dérapé. Peter Wohlleben, auteur du best-seller La Vie secrète des arbres, a popularisé l’image d’arbres capables de souffrir, de se faire des amis, d’éduquer leurs enfants. Une critique majeure a éclaté en 2023, portée par une étude publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution. Ses auteurs, dont Justine Karst de l’Université d’Alberta, ont analysé 1 676 citations portant sur les réseaux mycorhiziens et conclu qu’un quart d’entre elles comportaient des erreurs sur la structure de ces réseaux, et la moitié sur leur fonctionnement.
Ce recadrage ne nie pas l’existence du phénomène. La réalité biologique des réseaux mycorhiziens forestiers capables de connecter de multiples arbres via des liens de mycélium est incontestable et bien documentée. Il n’est pas question de remettre leur existence en cause. Ce que la communauté scientifique nuance, c’est l’amplitude réelle des transferts et leur caractère « intentionnel ». La communication n’implique pas une intention consciente, mais plutôt des processus automatiques qui ont néanmoins des effets écologiques évidents.
Suzanne Simard elle-même, dans une réponse publiée dans Frontiers in Forests and Global Change en janvier 2025, maintient sa position : elle estime qu’il n’y a aucun doute que des ressources sont partagées par de multiples voies, le réseau mycorhizien, les racines mycorhiziennes et le sol. « Il est vraiment logique que les arbres aient de multiples façons d’interagir, de multiples voies pour partager les ressources », dit-elle.
Ce débat, finalement, dit quelque chose d’important sur notre rapport aux forêts. La santé d’une forêt ne dépend pas seulement de la santé des arbres individuels, mais aussi de la santé du réseau mycélien qui les relie. La perturbation de ce réseau, par exemple par la déforestation ou l’utilisation de pesticides, peut avoir des conséquences profondes pour l’ensemble de l’écosystème. Les méthodes forestières conventionnelles, qui privilégient l’exploitation d’arbres matures isolés, fragilisent précisément les nœuds les plus connectés de ce réseau, ceux qui, au moment de leur mort, auraient redistribué le plus de ressources à la génération suivante.
Sources : pacte-climat.eu | franceinfo.fr


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