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HOMMAGE - Le philosophe Nicolas Grimaldi, élève de Jankélévitch et spécialiste de Descartes, s’est éteint le 13 février à l’âge de 92 ans. Jérôme Michel, conseiller d’État, rend hommage à celui qu’il tenait comme l’un des plus grands représentants de la tradition philosophique française.
Jérôme Michel est conseiller d’État et essayiste. Il a notamment publié des livres sur Mauriac, Jean-René Huguenin et Simon Leys.
Nicolas Grimaldi était l’un des plus grands philosophes de sa génération. Pourtant, l’annonce de son décès a été accueillie, à de très rares exceptions près, par un silence atterrant. Certains affirmaient naguère que la République n’avait pas besoin de savants. Doit-on se résigner à ce qu’elle soit devenue indifférente à la réflexion métaphysique - autrement dit à celle du sens de la vie - et qu’elle ne réserve désormais ses hommages funéraires qu’aux gloires des jeux de ballon, aux rockeurs, et aux farfadets du spectacle ?
Il est vrai que Nicolas Grimaldi n’avait jamais cherché la lumière ou à mesurer sa notoriété à l’audimètre des penseurs cathodiques. Ce causeur éblouissant méprisait le babil de l’époque. Ce méditatif répugnait à l’effervescence du vide et à la transe nihiliste qui caractérisaient, selon lui, le monde occidental depuis les années soixante-dix du siècle dernier. Son constat était tragique et sans appel : «les humanités dépérissent, la culture se défait, l’Europe s’efface, et chacun déjà s’apprête à danser sur leurs gravats. Puisqu’ils ont choisi de périr, on périra ensemble. Autant que j’ai pu, j’ai résisté. À ce sabbat je n’aurai pris aucune part» .
Nicolas Grimaldi fut assurément un de ces insulaires de l’esprit chers à Cristina Campo. Il en faut moins aujourd’hui pour être marqué au fer rouge et relégué dans le camp des réactionnaires grincheux. On le sait, le discours que l’époque se tient à elle-même, urbi et orbi, ne souffre guère la critique, l’écart, le pas de côté. Nicolas Grimaldi disait qu’il avait traversé son presque siècle comme un passager clandestin. Il s’était depuis longtemps retiré d’un monde qu’il regardait de loin, au sommet de la colline de Socoa, à Saint-Jean-de-Luz, dans l’ancien sémaphore face à l’océan. C’est là que, pendant plus d’une décennie, chaque été, mon épouse et moi lui rendions visite pour nous abreuver à sa parole étincelante, prolongeant sur la terrasse que survolaient des goélands rieurs, l’éblouissement que la lecture de ses livres nous avait procuré.
Rendu « fou », à treize ans, par la découverte de Victor Hugo et de Rimbaud, il se rêva d’abord poète avant de se convertir à la philosophie en lisant Nietzsche et Pascal
Sa pensée exigeante fut indifférente aux vogues et modes, rétive à tout jargonnage, allergique à l’iconoclasme de la déconstruction ( Derrida était l’une de ses bêtes noires) et à l’annexion de la philosophie générale par les sciences humaines. Nicolas Grimaldi incarnait le meilleur de la tradition de la pensée française, dans le sillage de Maine de Biran, d’Alain, de Bergson, de Jankélévitch dont il avait suivi les cours à la Sorbonne quand il préparait l’agrégation et dont l’origine remonte à Descartes, ce cavalier «qui partit d’un si bon pas» comme l’avait écrit Péguy dans sa Note conjointe, auquel il consacra ses premiers travaux philosophiques. Agrégé en 1958, Nicolas Grimaldi dispensa son enseignement philosophique dans de nombreuses khâgnes en province, puis aux Universités de Brest et de Poitiers avant de finir sa carrière à la Sorbonne où il occupa notamment la chaire de métaphysique.
Qui a lu L’Effervescence du vide (Grasset, 2012), grand livre de colère et de désenchantement, sait que les évènements de mai 68 lui causèrent une blessure qui jamais ne cicatrisa. Plus qu’un vacarme étudiant, une révolte contre l’autorité ou les prodromes d’une «révolution introuvable», il y vit une profanation de l’esprit et le signe d’un séisme sans retour, la plaque tectonique d’une nouvelle civilisation (la nôtre désormais) recouvrant celle du monde d’hier auquel il appartenait : «Comme la foudre éclatant dans un ciel bleu, nous avons vu les plus vieilles universités du monde balayées par une poignée de gamins, et le plus morne bavardage se substituer partout aux plus subtiles recherches. Mais surtout nous avons vu disparaître ce que nous avions pris pour l’humanité de l’homme : le respect de la langue, le jugement, le goût, et jusqu’à l’exigence ou au moins l’attente d’un sens».
Le charme de Nicolas Grimaldi était un mélange d’extrême attention à son interlocuteur, d’exquise courtoisie venue d’un autre siècle et d’irrésistible espièglerie juvénile
Rendu «fou», à treize ans, par la découverte de Victor Hugo et de Rimbaud, il se rêva d’abord poète avant de se convertir à la philosophie en lisant Nietzsche et Pascal et en se heurtant au paradoxe de la dissidence de l’esprit dans la nature : «Qu’il y eut un malheur de la conscience, c’était donc un lieu commun. On ne pouvait que le constater. Que tout homme portât en lui le vague écœurement d’un échec, tel était le secret qu’il me semblait avoir partout surpris. Mais c’est en même temps un paradoxe. Car le propre de l’homme était qu’il attendît sans cesse sans même savoir ce qu’il attendait. Cette énigme d’une attente sans objet, c’était le propre de l’homme. Et moi, à seize ans, anticipant avec une sorte de naïve arrogance bien des attitudes philosophiques dont je ne savais rien, il me semblait qu’à condition de ne m’en pas distraire cette seule énigme suffirait à me faire découvrir tout le reste». Et tout le reste, en effet, s’ensuivit. Sa carrière professorale, une quarantaine de livres en presque cinquante ans d’écriture et de méditations. Sa pensée s’adresse à tous lecteurs de bonne foi questionnant, au travers des expériences les plus communes de notre humaine condition – l’attente, le désir, l’épreuve du temps, le mal, l’amour - ce qu’il en est du sens de la vie et du sens de leur propre existence.
Mais il y avait plus, et c’est peut-être l’essentiel. Je veux parler du charme de Nicolas Grimaldi, ce mélange indéfinissable d’extrême attention à son interlocuteur, d’exquise courtoisie venue d’un autre siècle et d’une irrésistible espièglerie juvénile. Sa conversation était inoubliable. Avec lui, les mots, vêtus dans les plus beaux atours d’une syntaxe parfaite, les verbes vocalisés dans la musique de l’imparfait du subjonctif, fusaient, volaient, dansaient, planaient, inlassablement traquaient les paradoxes et les préjugés de notre subjectivité. Maintenant, il nous reste ses livres. Verba volant, scripta manent. Puissent ces derniers prendre le relais de cette parole vif-argent, poétique et rigoureuse, puisant à la source de la tradition philosophique mais n’hésitant pas à butiner hors des sentiers battus, dans le trésor de la peinture, du cinéma (Louis Malle, Luchino Visconti…) et surtout de la littérature, étayant bien souvent ses analyses de Proust, Balzac, Stendhal, Tolstoï, Sartre, Dino Buzzati, André Breton ou Georges Simenon.
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On a dit de lui qu’il fut un sorcier de la philosophie, un artiste de la métaphysique, un voltigeur de la raison, un danseur du logos . Ses élèves, de génération en génération (quelle chance fut la leur !), l’appelaient aussi «l’enchanteur». Oui, Nicolas Grimaldi enchantait ceux qui le croisaient. Le quittant, l’enchantement ne nous quittait pas. J’avais l’impression d’être plus intelligent en l’ayant rencontré, plus aérien, plus musical. C’était la plus belle de ses offrandes. Pour ma part, il a enchanté les heures luziennes qui nous réunirent chaque été de ces dix dernières années.
Désormais je n’emprunterai plus la rue des Dunes qui me conduisait à l’ancien sémaphore de Socoa. Nous n’évoquerons plus, devant l’Océan immense, en buvant une coupe de champagne, l’attente, le temps, les métamorphoses de l’amour, les démences du nihilisme, ou l’Espagne, si proche qu’il a tant aimée. Il est donc venu le moment de prendre congé. Adieu Monsieur le professeur. Au revoir très cher ami. Vous allez nous manquer. Vous me manquez déjà.


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