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Salut, l’«incel»

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Tu sais quoi ? Je pense que c’est bien que la poussière soit retombée un peu avant que je t’écrive. Dans la tragédie et la mort, les émotions sont trop fortes pour qu’on s’écoute.

Ça fait un moment que tu m’inquiètes. Depuis bien avant que le minable qui n’a pas besoin de publicité s’en prenne au sacré de la vie humaine, à Côte-des-Neiges. Je te vois qui te radicalises dans tes coins sombres d’Internet.

J’aimerais qu’on se parle de ta solitude et de ton besoin d’amour. Au fond, si tu dois retenir une chose, c’est ceci. Soit tu peux aimer une femme, soit tu peux essayer de la contrôler. Mais l’intimité émotionnelle, la vraie, demande une vulnérabilité incompatible avec le pouvoir. Des générations d’hommes contrôlants ont « eu » des femmes — légalement, avec l’appui des institutions de leur société — sans jamais combler la solitude profonde qui les gangrène.

Tu as besoin d’amour, donc, mais tu cherches à posséder. Tu es assoiffé et on te fait miroiter une eau qui te fera l’effet d’une poignée de sable. On doit se parler de propriété et de possession, parce que c’est là-dessus qu’on a le plus déconné depuis dix jours.

Dans A Small Place, l’autrice antiguaise Jamaica Kincaid a eu cette phrase qui m’a marquée à vie : « Tu sais pourquoi les gens comme moi sont gênés d’être des capitalistes ? Eh bien, c’est parce que depuis qu’on se connaît, nous avons été le capital, au même titre que les balles de coton et les sacs de sucre. »

Ces gens dont Jamaica Kincaid parle, ce sont les personnes d’ascendance africaine, issues de l’esclavagisme dans les Amériques. La phrase m’est revenue en tête alors que j’étais assise sur un banc du centre-ville de Montréal avec mon petit frère. Un passant lui a adressé la parole : « En tout cas, bravo, elle est vraiment belle, votre femme. »

Le visage sidéré de mon frère m’a fait éclater de rire. Je lui ai demandé ce qui le choquait, il m’a répondu : « Au fond, il vient de me féliciter pour mon beau bétail. » Parce que l’homme parlait à l’autre homme, bien sûr, pas à moi. Dans les micro-interactions anodines du quotidien comme dans l’organisation de la société, les femmes continuent d’être perçues comme des acquisitions qui permettent aux hommes de s’octroyer de la valeur entre eux.

L’assassin de Lethbridge percevait aussi les femmes comme du capital, au même titre que le bétail ou les balles de coton. Il n’est pas plus marxiste d’exiger que les hommes pauvres aient plus de femmes, qu’il aurait été marxiste, en plein XIXe siècle, qu’un petit blanc sans terre exige son lot d’esclaves africains, de serfs, de moujiks ou d’ouvriers.

Le marxisme, fondamentalement, dénonce l’exploitation économique des travailleurs. Or, le minable manifesteux — et ceux qui ont eu le culot de le prendre pour un penseur capable — a nourri un angle mort qui mérite un rappel urgent.

Aimer un homme, c’est une forme de travail. Et les femmes ne sont pas du capital à posséder, mais des travailleuses. Au même titre que toi, l’incel. Même que l’un des sens fondamentaux du mot « travail », c’est l’accouchement. L’exploitation du travail des femmes touche au plus intime. C’est une affaire de tripes.

Le mouvement féministe que tu détestes a dénoncé l’exploitation économique des femmes sous le patriarcat. Même si, aujourd’hui, les femmes ont des droits, plusieurs de mes amies doivent fatiguer leur conjoint avec le « travail invisible » et la « charge mentale ». Parce que le travail des femmes est perçu comme une « vocation » pour justifier des salaires plus bas, ou de « l’instinct maternel » pour banaliser les inégalités dans le travail parental et domestique, ou de la « douceur féminine naturelle » pour expliquer le labeur émotionnel souvent asymétrique dans le couple hétéro.

Et c’est là où, toi et moi, on peut discuter, l’incel. Quand tu avances que la libération économique et politique des femmes est la cause de ton sentiment de solitude, tu avoues que l’intimité émotionnelle que tu recherches ne peut pas être assouvie entre hommes, qui font mal le travail. Et je trouve ça intéressant.

Parce que je remarque aussi, chez plusieurs des hommes dans ma vie qui ne sont pas incels du tout, cette même difficulté à se montrer vulnérables entre eux. Ça parle de foot, de politique, de musique ou de carrière bien plus facilement que ça parle de paternité, de soucis domestiques, de peurs ou d’envies. Si, en moyenne, les femmes célibataires se sentent moins seules, c’est que l’amitié entre femmes, socialisées à donner du « soin », peut souvent nourrir une part plus grande de nos besoins d’intimité à l’extérieur du couple.

Certaines femmes hétéros, maintenant émancipées économiquement, préfèrent rester célibataires et socialiser entre femmes plutôt que d’être en compagnie d’hommes qui n’ont pas appris à aimer. Quand tu exiges qu’une femme réponde à la totalité de tes besoins d’amour, n’est-ce pas parce que tu ne trouves pas de sécurité affective chez les autres hommes ? Peut-être y as-tu vécu de l’intimidation, de la compétition, de l’humiliation, sur la base de vos « capitaux » respectifs : argent et femmes-bétail compris. Le mouvement incel semble s’appuyer sur un pessimisme envers les capacités affectives des hommes bien plus radical que celui de la plupart des féminismes.

Ce qui m’amène à te demander si tu t’intéresses moins aux femmes pour elles-mêmes que comme un capital destiné à déverrouiller l’estime des autres hommes. N’est-ce pas leur « respect », leur amour à eux qui te semble le plus inaccessible et précieux ?

Ça expliquerait pourquoi tu ne nous écoutes pas. Tant d’autrices féministes ont déjà écrit que bien des hommes ont besoin d’apprendre à aimer, non pas comme émotion, mais comme un verbe, comme une série d’actions et d’habiletés émotionnelles générant de la sécurité affective. Et ce, à la fois pour se sentir moins seuls et moins faire se sentir seuls les autres autour d’eux : hommes, femmes et enfants. Mais tu écoutes les conseils de mecs en ligne qui te parlent de dominance et de looksmaxxing.

Ce sont ces gars-là que tu veux, ou c’est nous ?

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir, à Radio-Canada et à CBC.

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