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Quand les tissus racontent la résistance des femmes africaines

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Je croise régulièrement dans mon quartier de Sherbrooke des femmes d’origine africaine parées de pagnes aux couleurs flamboyantes et aux motifs distinctifs. Toujours un peu intrigué par ces vêtements remarquables, j’ignorais que les tissus qui les composent sont symboles d’identité, de résistance et de lutte féministe.

Pour enseigner justement les traditions vestimentaires et bien d’autres matières, l’organisme BlackEstrie organise des rendez-vous historiques sur les communautés noires de l’Afrique et des Caraïbes. Éduquer les gens, les sensibiliser, les rapprocher de l'interculturalité, c’est vraiment important parce qu’on le voit, la communauté immigrante est en croissance à Sherbrooke, explique la fondatrice et directrice générale, Aïssé Touré.

Une femme.

Aïssé Touré est la fondatrice et la directrice générale de BlackEstrie.

Photo : Radio-Canada / Réjean Blais

Pour mieux connaître l’autre, quoi de mieux que de découvrir ce qui se cache derrière ses habits? La conférencière invitée par l’organisme estrien, Mariana Djelo Baldé, se fait un devoir de déchiffrer le langage exprimé par les tissus que portent les femmes africaines.

Fille d’une couturière, elle est ce que l’on appelle en Afrique de l’Ouest une griotte. Tout comme sa grand-mère, elle est porteuse d'une tradition orale millénaire, une mémoire vivante.

L’histoire des femmes par les tissus

Dans un cours d’histoire à l’Université de Sherbrooke, la griotte, qui est née en Guinée Conakry et a grandi en Guinée équatoriale, raconte habilement que les tissus d’Afrique possèdent une symbolique qui permet d’en apprendre beaucoup sur les femmes et leur histoire. Les textiles peuvent même receler des codes secrets que seuls les initiés peuvent déchiffrer.

Une femme dans un corridor d'école.

Mariana Baldé est conférencière et conteuse.

Photo : Radio-Canada / Réjean Blais

Ma grand-mère disait que le tissu, c'est le premier langage du leadership, explique-t-elle aux étudiants et à quelques personnes du public présentes dans la salle de classe.

Je propose le textile comme un outil de communication qui a permis aux femmes de s'imposer.

Les tissus, dont plusieurs ont été importés par les pays colonisateurs du continent, sont devenus avec le temps des appropriations culturelles inversées, raconte Mariana, qui est arrivée au Québec à l'âge de 14 ans. Les différents peuples de l’Afrique les ont adoptés pour en faire des symboles de leur souveraineté.

Une carte de l'Afrique.

La cartographie des tissus en Afrique

Photo : getty images/istockphoto / bomberclaad

D’autres textiles sont au contraire forgés dans la terre du continent considéré comme le berceau de l’humanité. La cartographie des tissus associés aux 54 pays africains montre à quel point ils forgent l’identité de cette partie du globe.

Il y a de la magie dans les tissus. Découvrir leur histoire, c'est honorer la mémoire, la transmission, nos grands-mamans.

La mémoire des tissus

Au Togo, par exemple, le wax, un tissu imprimé très populaire, est associé à la souveraineté financière des femmes. Il a en effet contribué à l’immense succès commercial et financier des premières milliardaires d’Afrique, les Nana Benz, devenues des légendes dans leur pays, souligne fièrement Mariana Baldé.

Trois femmes.

« Les Nanas Benz ont permis à plusieurs autres commerçantes de s'affirmer et de s'assumer. » - Mariana Baldé, conteuse et conférencière

Photo : photo : Facebook

Les Nanas Benz ont permis à plusieurs autres commerçantes de s'affirmer et de s'assumer.

L’histoire de l’Afrique est marquée par la contestation anticoloniale. L’un des importants mouvements est la révolte de 1929, lancée par des femmes du Nigeria qui tissaient l’akwete et le portaient fièrement, raconte la conférencière devant des étudiants attentifs.

Ces milliers de Nigériennes se sont révoltées contre une taxe imposée par l’occupant britannique qui, devant la pression, a finalement reculé. Encore aujourd’hui, ce tissu est associé à la résistance panafricaine, indique avec admiration Mariana.

Des femmes du Nigeria.

Des femmes qui ont fait la révolte de 1929 au Nigeria.

Photo : photo : Facebook

Elles ont soulevé leur pagne face à l’oppresseur colonial pour le maudire. Ce geste était considéré comme un symbole de malédiction, révèle la jeune femme à une assistance étonnée.

Si le textile s’est avéré le symbole de ce mouvement social et de bien d’autres, pour certaines femmes, l’étoffe choisie permet d’afficher un statut ou un rang et même de raconter une histoire personnelle douloureuse. Dans certains endroits, on pouvait savoir qu'une femme avait subi de l'abus, mentionne-t-elle.

Dans d'autres endroits, on peut savoir si une femme est célibataire ou mariée par les motifs qu'elle porte.

Des étoffes recherchées

Ces tissus qui ont tant à dire ont traversé l’Atlantique, de la Côte d'Ivoire ou du Bénin jusqu’à Sherbrooke. Janvier Ebuela Biambo, le sympathique copropriétaire du Marché africain situé sur la rue Short, nous montre les différentes étoffes disposées sur une étagère.

Un homme tient un pagne dans ses mains.

Janvier Ebuela Biambo est copropriétaire du Marché africain situé sur la rue Short, à Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / Réjean Blais

Elles sont populaires, me dit-il, tout en précisant que sa conjointe confectionne elle-même des pagnes à partir de ces étoffes. Ces pagnes ont la cote chez leurs clients d’origine africaine, et même des Blancs, charmés par leur originalité, se les procurent, confirme-t-il.

Une femme.

Mosoka Yabeshi, la copropriétaire du Marché africain de Sherbrooke, confectionne des robes qu'elle vend au Canada, aux États-Unis et même en Australie.

Photo : Radio-Canada / Réjean Blais

La présentation de Mariana Baldé dans une classe de l’Université de Sherbrooke, entremêlée de danses et de chants, permet de constater que, comme en Occident, l’histoire de l’Afrique n’a pas été écrite par les femmes.

Des robes africaines.

Des robes vendues au Marché africain de Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / Réjean Blais

La résistance des femmes est partout, mais différente, constate une étudiante, Marius Langlois. C'est intéressant de voir par quels moyens les femmes africaines s'expriment et par quels moyens elles communiquent ensemble pour s'émanciper.

Raconter toutes ces histoires, c'est contrer l'invisibilité des femmes.

Des robes sur une étagère.

Les robes confectionnées par Masoka Yabeshi.

Photo : Radio-Canada / Réjean Blais

La transmission par les tissus, c'est quelque chose qui m'était totalement inconnu, indique pour sa part Stéphanie Lanthier, chargée de cours au département d’histoire de l'Université de Sherbrooke.

De voir que c'est à la fois un acte de résistance, un acte de mémoire, selon l'imprimé du tissu, je trouve ça formidable.

Cette histoire des tissus se raconte autour de la machine à coudre, qui tient une place importante dans le récit familial de bien des petites filles africaines.

Cette histoire, il ne faut pas l'oublier, il faut la raconter parce qu’elle est le tissu social.

Des tissus africains.

Le wax est très populaire en Afrique de l'Ouest.

Photo : Getty Images / Mauro Rota

À la fin de sa présentation, Mariana invite chaque participant à choisir un bout de tissu disposé sur une table et à lui trouver spontanément une signification évocatrice. Le mien, composé de bleu et de blanc, me fait penser à un océan que je traverse pour aller à la rencontre de traditions si bien évoquées par la conteuse.

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