Aux Salins d’Hyères, dans le Var, un gestionnaire de zone Natura 2000 plonge une nasse dans les eaux saumâtres. En 2023, il en remontait trois crabes bleus. En 2026, ce sont plusieurs centaines. Le chiffre résume à lui seul la vitesse à laquelle Callinectes sapidus a pris possession des lagunes méditerranéennes Françaises.
Le crabe bleu est une espèce de crustacé décapode originaire d’Amérique du Nord, dont l’introduction en mer Méditerranée est à l’origine d’une catastrophe écologique et économique, notamment dans les lagunes, deltas et estuaires où il prolifère de manière massive et détruit les écosystèmes. Son nom scientifique, Callinectes sapidus, signifie littéralement « bon nageur savoureux ». Une ironie qui n’a pas échappé à ceux qui cherchent aujourd’hui une parade à l’invasion.
À retenir
- Le crabe bleu s’est multiplie à une vitesse vertigineuse dans nos eaux côtières depuis 2021
- Cette espèce ravage les filets des pêcheurs et détruit les écosystèmes fragiles des lagunes
- Certains restaurateurs et scientifiques envisagent une solution inattendue pour le combattre
Sommaire
- Un passager clandestin venu d’Amérique
- Un désastre pour les pêcheurs artisanaux
- Le mettre dans l’assiette : une idée moins saugrenue qu’il n’y paraît
- Une solution partielle, à encadrer avec lucidité
Un passager clandestin venu d’Amérique
Arrivé d’Amérique au début du XXe siècle principalement par les eaux de ballast des grands navires, sa première observation sur les côtes françaises date des années 60, dans l’étang de Berre. Puis plus rien, ou presque. Une seconde vague de migration a débuté il y a quelques années, probablement à la faveur du changement climatique, et le crabe a rapidement colonisé les lagunes depuis la Tunisie, la côte italienne, la Corse et le Languedoc.
Le crabe bleu présente en Méditerranée une forte capacité d’invasion liée à son écologie opportuniste, sa plasticité environnementale et son fort potentiel reproducteur. Traduction concrète : gros mangeur de 15 palourdes par jour, omnivore et même cannibale au besoin, il s’est facilement adapté à ce nouvel environnement. Il peut tolérer une grande gamme de salinité, des rivières à la mer, et n’a pas de prédateur. À cela s’ajoute un autre atout redoutable : une femelle pond entre 1 et 2 millions d’œufs par an. Une machine à coloniser, littéralement.
Son expansion est particulièrement marquée en France depuis 2021 en Corse, fin 2024 en PACA, et depuis 2019 en Occitanie, Canet plus particulièrement, et 2023 pour les autres lagunes d’Occitanie. Les scientifiques de l’Institut de recherche et développement (IRD) sont catégoriques : on ne pourra pas éradiquer le crabe, capable de parcourir 15 km par jour, et dont les larves sont transportées de mer en mer par les courants.
Un désastre pour les pêcheurs artisanaux
Le crabe bleu a élu domicile dans les estuaires et les lagunes, là précisément où se pratique une pêche artisanale traditionnelle, transmise de génération en génération. Or, ces pêcheurs utilisent des filets fins, adaptés aux eaux peu profondes, et ciblent des espèces délicates comme l’anguille : ils sont donc particulièrement vulnérables.
Ses pinces, puissantes et tranchantes, lui permettent de déchiqueter ses proies et de lacérer les filets des pêcheurs. Le crabe bleu attaque les poissons, déchire les filets, mutile les captures et peut blesser les pêcheurs. Dans certaines zones touchées, les pertes de revenus annuels peuvent atteindre jusqu’à 80 %. À cela s’ajoutent les dégâts matériels, la pénibilité accrue du travail et la difficulté de vendre des poissons abîmés.
La catastrophe prend une dimension encore plus concrète quand on regarde ce qui s’est passé en Italie. Dans le delta du Pô, la prolifération du crabe bleu a provoqué une chute de 75 à 100 % de la production de moules dans certaines lagunes en 2023. Une étude met en évidence une chute d’environ 72 % de la production de palourdes japonaises entre la période 2010-2023 et l’année 2024, entraînant des pertes d’environ 65 millions d’euros. Un avant-goût de ce qui pourrait attendre les côtes françaises si rien n’est fait.
Le mettre dans l’assiette : une idée moins saugrenue qu’il n’y paraît
Face à l’impossibilité d’une éradication totale, une piste s’impose progressivement : transformer l’envahisseur en ressource. La pêche est la méthode acceptée pour contrôler le crabe bleu dans les zones où il est invasif. Bien que Callinectes sapidus soit un intérêt majeur pour la pêche aux États-Unis et au Mexique, la pêche sert également de mesure de contrôle des populations dans certaines régions méditerranéennes, permettant ainsi de compenser les pertes économiques des pêcheries artisanales.
Le modèle tunisien est regardé avec intérêt. Depuis 2008, le ministère tunisien de l’Agriculture a tenté de transformer l’invasion en une opportunité économique. En 2018, la Tunisie a récolté environ 3 355 tonnes de crabes bleus, d’une valeur de 7 millions d’euros. L’idée est donc de le réguler, en s’inspirant de ce modèle tunisien, où un secteur économique est né : le crabe bleu est pêché, vendu, consommé ou exporté.
En France, quelques chefs ont déjà sauté le pas. Benjamin Mathieu, du Grand Bar des Goudes à Marseille, cuisine le crabe bleu en bisque ou entier, et juge sa chair « très intéressante, charnue, agréable en bouche ». Déjà plusieurs pays se tournent vers cette pêche-contrôle, tels que l’Espagne, la Turquie, la Grèce ou encore l’Italie. Dans le delta de l’Èbre, en Espagne, il est même promu dans les restaurants pour réduire les effets négatifs sur le secteur de la pêche professionnelle et créer une pression directe sur la population.
Reste un obstacle culturel. Les consommateurs français ne connaissent pas forcément ce crabe aux pinces et pattes bleues, qui mesure jusqu’à 25 cm et pèse jusqu’à 700 g. Un poissonnier à Aix-en-Provence en vend parfois, mais les particuliers n’en achètent pas, car sa couleur fait peur. Pourtant, 90 % des répondants à une enquête réalisée sur le sujet se disent prêts à consommer du crabe bleu, pour découvrir un nouveau produit mais aussi pour réaliser un geste citoyen, même s’ils préfèrent le consommer au restaurant plutôt que le cuisiner eux-mêmes.
Une solution partielle, à encadrer avec lucidité
Sur le plan écologique, une pêche ciblée et raisonnée de ce crabe aiderait à réguler sa population tout en proposant une alternative durable à des espèces surexploitées. Plusieurs pêcheurs artisanaux du sud de la France commencent à s’y intéresser, et certains chefs le mettent déjà à leur carte. La question de « la pêche comme moyen de lutte contre le crabe bleu » est désormais au cœur des conférences interrégionales réunissant chercheurs, gestionnaires et pêcheurs professionnels.
Mais l’expérience italienne appelle à la prudence. Malgré une forte augmentation des captures et des ventes à partir de 2018, culminant avec un véritable « boom » en 2023, l’effondrement rapide du prix au kilo et les coûts élevés liés à l’élimination des surplus conduisent à un bilan économique négatif en 2024, avec environ 700 000 euros de perte. La filière ne peut pas, seule, compenser les dommages causés par l’envahisseur. Elle peut, au mieux, en amortir une partie.
Entre 2023 et 2025, 135 individus ont été marqués et suivis par télémétrie acoustique dans les lagunes méditerranéennes françaises, grâce à un réseau de 133 hydrophones installés en mer et dans les graus. L’objectif : cartographier précisément les déplacements du crabe pour concentrer l’effort de pêche aux bons endroits, aux bonnes saisons. Car la régulation par l’assiette ne peut fonctionner que si elle est ciblée. Pêcher au hasard, à n’importe quelle période, ne ferait que fatiguer les pêcheurs sans entamer sérieusement les populations. Sur le plan gastronomique, au moins, une certitude s’impose déjà : le nom latin ne ment pas.
Sources : france3-regions.franceinfo.fr | pole-lagunes.org


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