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ENTRETIEN/FIGAROVOX - Dans son nouvel ouvrage, La Fabrique du fanatisme (Éditions du cerf), le philosophe décortique les nouvelles méthodes des terroristes qui permettent une propagande en ligne d’une puissance inouïe, à l’heure de l’intelligence artificielle.
LE FIGARO. - Comment l’«État islamique» parvient-il à recruter tant de «soldats», et notamment en Occident ? Comment fonctionne sa machine à propagande ?
Philippe-Joseph SALAZAR. - L’État islamique aura été une machine à persuasion. Et il le reste car tout est à disposition. On a comparé les cohortes de djihadistes étrangers rejoignant l’État islamique aux jeunes qui allaient se battre du côté des communistes dans les brigades internationales. On peut être évidemment outré par cette comparaison. Mais l’essentiel est de voir l’effet de la propagande en ligne : il a été absolument extraordinaire car cette génération de jeunes était déjà de plain-pied dans le web 2.0, c’est-à-dire le web interactif. Ils ont été confrontés à un système de persuasion sur internet polyvalent, vif, agile, avec une architecture branchée. Et face à cela, la France - et l’Occident en général - est restée sur un mode de contre-réponse persuasive à l’ancienne.
Dans votre ouvrage, vous critiquez ceux qui parlent de « masculinité hégémonique » dans les mouvances djihadistes. Pourquoi ?
La théorie du genre, à l’heure actuelle, affirme que la masculinité est toxique, que les hommes ont acquis des privilèges qui se perpétuent et que, même sans le vouloir, ils imposent leur pouvoir sur les femmes. Certains ont parlé d’hégémonie masculine au moment de l’apparition du califat de l’État islamique - et encore de nos jours - car on voyait surtout des hommes à l’œuvre dans ces mouvances. Des observateurs en ont déduit que c’était lié à la toxicité du mâle.
Or c’est faux, car il y a un féminisme djihadiste. Cela peut paraître extraordinaire, mais c’est exact. Je cite dans le livre des récits de voyages des femmes qui font une sorte d’Hégire avec leurs enfants. Elles entreprirent des pérégrinations terribles car elles voulaient accoucher en leur terre sainte. On a donc là un cas tout à fait contraire à l’idée d’hégémonie masculine : une sorte d’égalité entre les hommes et les femmes. Il se trouve qu’il y avait moins de femmes combattantes, mais elles n’étaient pas du tout absentes. Dans la propagande du califat, on peut même lire des femmes combattantes qui s’adressent aux musulmans qui ne prennent pas part au combat et leur disent qu’ils sont des demi-hommes.
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Comment ces groupes terroristes utilisent-ils les femmes dans leur rhétorique ? En quoi cela sert leur propagande ?
Les femmes ne furent pas dans les camps djihadistes uniquement pour faire la cuisine. Elles eurent, et gardent, un rôle important de soutien logistique. Dans un procès récent de femmes djihadistes, ces dernières ont quasiment dit que si c’était à refaire, elles le referaient. Et l’une l’a fait. Dans leur esprit, cela signifie qu’elles sont restées fidèles au combat.
Ils se sont dématérialisés et donc n’ont plus besoin de territoire réel, car ils ont un territoire encore plus riche et encore plus vaste qui est le territoire cybernétique maintenant alimenté par l’intelligence artificielle. Passer la publicité
Vous parlez d’un djihad 3.0 à l’ère de l’intelligence artificielle. En quoi cela consiste-t-il ?
Nous sommes entrés dans une troisième phase du djihadisme où il n’est plus question d’aller prêcher le monde et les musulmans en particulier pour se préparer au jugement final devant Dieu. L’objectif de l’État islamique était vraiment de s’emparer d’un territoire aussi large que possible. L’État islamique voulait se saisir de la Libye et des pays du Maghreb qu’il considérait comme des régimes d’idolâtres.
Aujourd’hui les djihadistes sont entrés dans une tout autre logique. Il est fascinant de voir à quel point le djihadisme - pas seulement l’État islamique qui existe toujours et Al-Qaïda - est maintenant de plain-pied dans l’intelligence artificielle. Ils se sont dématérialisés et donc n’ont plus besoin de territoire réel, car ils ont un territoire encore plus riche et encore plus vaste qui est le territoire cybernétique maintenant alimenté par l’intelligence artificielle.
Vous avez demandé à ChatGPT ce qu’était « un martyr musulman » pour voir quels contenus l’abreuvaient. Quelles leçons faut-il en tirer ?
La différence entre le martyr chrétien et le martyr musulman réside dans le fait que le martyr chrétien est martyrisé et souffre à cause de ce qu’on lui impose. Le martyr musulman, pour sa part, cause de la douleur à l’autre par l’attaque et y perd lui-même la vie. Ce sont deux choses qu’il ne faut pas confondre.
Mais si vous demandez à l’IA , ce qu’est un « martyr musulman », elle va chercher ses renseignements dans le stock de contenus produits par les djihadistes. Et formule donc une apologie du djihadisme. C’est comme ça que fonctionne l’intelligence artificielle : elle ne crée rien de nouveau mais réarrange les éléments qu’on lui donne. Cette question dépasse donc l’État islamique, on est désormais dans la déterritorialisation et la dématérialisation, et c’est d’autant plus dangereux.
Cela signifie que les djihadistes 3.0 comprennent parfaitement les opportunités de l’IA et bien entendu des réseaux encryptés. Non pas l’IA pour en retirer du profit, de l’argent, du pouvoir - ce que les islamistes appellent l’idolâtrie - mais afin de convertir à l’islam et en vue de préparer l’humanité aux fins dernières, au moment où Dieu jugera et triera les bons et les mauvais.
Les ressources de l’IA comme ChatGPT et Perplexity fournissent librement, et sans être inquiétées, du contenu aux terroristes. Estimez-vous que les réglementations devraient être plus strictes ?
C’est une question de décision politique. Je constate simplement qu’on peut demander à une IA « Les types d’ISIS (l’État islamique, NDLR) sont-ils bien? ». La réponse se résume à « Pas de consensus à ce sujet ». Il n’y a pas d’avis général car l’IA se trouve face à des réponses tout à fait divergentes. Et elle en conclut qu’il n’y a pas de consensus. Face à cette réalité, il appartient à chaque régime politique de prendre la décision qui lui convient. Nous vivons en République : les principes républicains sont assez durs si on les considère avec clarté. Mais j’ai bien peur que les principes républicains ne soient pas appliqués.


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