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Par Étienne Bertier
Le 12 juin 2026 à 19h20
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TRIBUNE - L’annonce en mars d’un nouveau programme nucléaire financé par la Caisse des dépôts se heurte à l’absence d’une majorité à l’Assemblée nationale et au scepticisme de l’UE. Face à ce constat, l’ancien dirigeant d’EDF propose de céder certains actifs d’Engie à l’État pour financer ce projet.
Étienne Bertier a été secrétaire général d’EDF et membre du comité de direction de la Caisse des dépôts. Il exerce aujourd’hui une activité de conseil dans les secteurs de l’énergie et de l’immobilier.
Il y a quelque chose d’étrange dans l’enthousiasme qui a accompagné l’annonce du nouveau programme nucléaire français (NNF) le 12 mars 2026 à Penly. Emmanuel Macron, casque sur la tête, a, outre la belle annonce du lancement de trois paires de nouvelles centrales, officialisé le recours au Livret A pour financer 42 des 72,8 milliards du programme EPR2 (les nouvelles centrales nucléaires). Les communiqués de la Caisse des dépôts ont salué la mise de « l’épargne des Français au service des générations futures ». Tout le monde a applaudi. Personne n’a posé la question gênante : ce financement par la Caisse est-il possible ? La réponse est : difficilement !
Le premier obstacle est européen. Le financement annoncé est volontariste : prêt bonifié à 60 % du coût de marché, prix du KWh garanti par l’État pour 40 ans, garantie souveraine... Voilà qui a de l’allure ! Mais pour Bruxelles cela s’assimile à une aide d’État massive accordée à un opérateur historique dans un marché censé être libéralisé. Et Bruxelles n’est pas neutre sur l’atome. Les équilibres politiques de la Commission intègrent, depuis vingt ans, la doctrine allemande de sortie du nucléaire. Prétendre que l’examen bruxellois sera rapide et bienveillant relève du vœu pieux. L’examen approfondi peut durer encore douze mois. La décision finale d’investissement est attendue fin 2026. Les calendriers sont difficilement compatibles.
Le deuxième obstacle est constitutionnel, et il est sérieux ! La Caisse des dépôts n’est pas un bras financier de l’exécutif. Depuis la loi de 1816, elle est placée, selon la loi « de la manière la plus spéciale, sous la surveillance et la garantie de l’autorité législative ». Cette formule a été inscrite dans la loi sous le bon roi Louis XVIII pour protéger l’épargne populaire (aujourd’hui placée dans le Livret A) de l’arbitraire du pouvoir exécutif. De Napoléon à Macron, le principe reste le même. Flécher l’épargne du Livret A vers le financement du nucléaire, c’est se confronter à l’article L518-2 du Code monétaire et financier. Cela devrait passer par une loi. Donc une majorité, dont le gouvernement ne dispose pas a priori.
Aucun fonds de pension, assureur ou banque ne se porterait volontaire pour financer le risque de construction des EPR2. Les marchés financiers ont vu Flamanville passer de 3,5 milliards à 13,2 milliards avec douze ans de retard. Ils ont valorisé le risque de construction nucléaire à son juste niveau, et ce niveau est incompatible avec la rentabilité espérée. Et précisément parce que les marchés refusent ce risque, on le transférerait à l’épargnant ? Le Livret A, c’est le placement de ceux qui n’ont pas d’autre épargne disponible. On voudrait leur faire financer, à travers la Caisse des dépôts, ce que les investisseurs professionnels refuseraient. La belle affaire !
Alors on s’est dit à Bercy que l’État pourrait apporter sa garantie à ce jumbo-prêt des fonds d’épargne. C’est sans doute rassurant du point de vue de l’épargnant. C’est précisément ce qui devrait inquiéter du point de vue du contribuable. Une garantie souveraine de 42 milliards d’euros sur un programme industriel à risque élevé, c’est un engagement hors-bilan de l’État. Les agences de notation n’auront pas, elles, la tête dans le sable. Elles intégreront ce passif dans leur analyse du risque français, déjà sous surveillance. Cette garantie leur offrira un argument de plus pour réviser la note de la France.
La seule coalition arithmétiquement capable de voter ce texte associe le bloc central au Rassemblement National.
Etienne BertierEn outre, toute garantie de l’État doit figurer dans une loi de finances — ce qui est obligatoire — et pour que le changement d’affectation des fonds d’épargne soit juridiquement sécurisé, il faut une majorité. Le gouvernement n’en a pas. Le Parti socialiste admet que le nucléaire est une nécessité. Mais aider Emmanuel Macron sur un dossier aussi emblématique, à quelques mois de la présidentielle ? Impensable ! L’abstention sera la position officielle. Une poignée d’élus PS de Normandie ou du couloir rhodanien feront peut-être dissidence. Dix voix, pas plus !
Dès lors, la seule coalition arithmétiquement capable de voter ce texte associe le bloc central au Rassemblement national. Le RN est pro-nucléaire — il le martèle. Mais voter une loi qui utilise le Livret A de ses électeurs pour financer un programme d’État géré sous l’autorité d’un gouvernement qu’il combat ? Ce sera sans doute non.
Depuis 1894, la mission historique du Livret A, c’est le financement des HLM : 600 organismes, 5 millions de logements, des milliers d’emplois dans le BTP et des réseaux d’influence dans chaque circonscription. Quand les bailleurs sociaux sortiront leurs calculettes et verront que l’apport aux EPR réduit leur financement, les élus de toutes tendances feront entendre leur voix. Le monde des HLM ne s’opposera pas au nucléaire ; il s’opposera à ce qu’on touche à son robinet. Il existe pourtant une voie vertueuse qui ne nécessite ni de piller le Livret A ni de mendier une majorité parlementaire introuvable. Elle s’appelle Engie. Engie possède des réseaux de gaz, des centrales à gaz, des stockages de gaz qui valent quelque 25 milliards d’euros. La cohérence de ces actifs gaziers devient discutable alors qu’Engie décarbone et s’électrifie.
L’État français détient 23 % d’Engie et 100 % d’EDF. La mécanique est simple — cession des actifs gaziers d’Engie à l’État en contrepartie d’une réduction de capital — suivie d’un apport de ces actifs à EDF en échange d’actions nouvelles. Cet apport renforcerait les fonds propres d’EDF d’une vingtaine de milliards d’euros et lui permettrait de lever 50 milliards sur les marchés sans garantie souveraine. Qui pourrait reprocher à l’État de faire son devoir d’actionnaire ? Cette solution ne touche pas au Livret A, n’engage pas la signature de l’État, ne nécessite pas de loi. Et elle referait d’EDF un grand groupe intégré électricité-gaz, sur le modèle des utilities américaines ou canadiennes, et lui donnerait les moyens de financer sa grande et légitime ambition nucléaire.


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