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Caroline Hayeur a été reconnue auprès d’un plus large public pour ses photographies documentaires donnant à voir des formes de socialisation, des liens entre les êtres humains, des communautés et des rituels. Elle a d’ailleurs déjà présenté son travail comme une forme « d’anthropologie visuelle ». Membre de l’Agence Stock Photo (1987-2017), célèbre collectif de photojournalistes, elle a publié de nombreuses images dans La Presse canadienne ainsi qu’à l’étranger, notamment en France, dans des publications telles que L’Express et Le Monde…
Mais Hayeur est aussi, à proprement parler, une artiste en arts visuels qui, depuis quelques années, a pris un tournant de plus en plus installatif, « multimédia et en arts médiatiques », précise-t-elle.
Hayeur nous propose ces jours-ci le troisième volet de ce qu’elle nomme sa « trilogie infrarouge du vivant », une œuvre réalisée après Radioscopie du dormeur (2021-2024) et Un jardin la nuit (2024-2025), réalisé avec D. Kimm. Notons d’ailleurs qu’Un jardin la nuit, qui permettait de suivre la vie « de chevreuils, de ratons laveurs, de chats, d’un renard et d’un lapin », vidéo que le public a pu voir projetée sur quatre écrans à la Cinémathèque québécoise l’an dernier, sera bientôt présentée au centre Espaces F de Matane (du 10 juillet au 23 août).
L’artiste poursuit ici sa réflexion sur la vie nocturne, un sujet qui occupe une place importante dans son travail depuis de nombreuses années. Pensons entre autres à son projet Rituel festif. Portraits de la scène rave à Montréal (1996-1997). Mais cette fois-ci, elle ne s’est pas intéressée aux noctambules qui aiment se divertir la nuit. Aurait-elle pu se pencher sur les noctiloques, qui parlent la nuit, ou encore sur les noctiphages, qui se nourrissent une fois le soleil couché ? Elle s’est plutôt tournée vers les insectes noctivagues, ces insectes qui ne se déplacent que la nuit.
Elle explique comment, en 2025, elle a « obtenu une résidence d’artiste à l’Insectarium de Montréal » et qu’elle « a alors travaillé dans le Grand Vivarium ainsi que dans le laboratoire de l’institution ». « Après m’être penchée sur la vie des humains, puis sur celle des animaux, je suis donc passée, dans ce troisième volet, à celle des insectes. Je vais de plus en plus vers le petit… »
Dans chacun de ces volets, elle donne à voir « des images de nuit, ici captées à l’aide de caméras d’affût, des caméras de chasse que j’ai fait modifier et que j’ai développées. J’ai trouvé une entreprise capable de réaliser des modifications professionnelles adaptées à mes besoins. Il faut dire que j’ai toujours été fascinée par la technologie et ses capacités. Pour ce plus récent projet, j’ai modifié la distance focale de la caméra et je me suis arrangée pour qu’elle se déclenche automatiquement grâce à un détecteur de mouvement. J’ai utilisé un intervallomètre pour prendre une photo toutes les 15 ou 30 secondes… La caméra se déclenchait automatiquement à 18 h, puis fonctionnait toute la nuit, et, le lendemain matin, j’allais voir les résultats. »
Après de nombreux essais, l’artiste a ainsi élaboré des images singulières, dignes d’œuvres surréalistes — artistes eux-mêmes fascinés par les insectes. « J’ai ainsi pu filmer des sauterelles à capuchon géantes, quatre espèces de phasmes, des chrysalides et des papillons, ainsi que des fourmis qui récoltent des feuilles… Je filmais une espèce par semaine ou toutes les deux semaines. » L’émergence des papillons hors des chrysalides a représenté un défi particulier pour la création, car, au moment de leur sortie, ils produisent des fluides qui éclaboussaient souvent la caméra.
Parmi les papillons montrés, on retrouve des « Heliconius, qui se regroupent en grappes pour dormir, afin de se protéger et de conserver la chaleur. Ils m’ont offert des images fabuleuses dans le film, et cela a même constitué une surprise pour certains scientifiques… Nous avons saisi des séquences de comportement chez les phasmes, y compris chez différentes espèces, qui, vers 20 h 30, s’agitent, mangent, se poursuivent, s’accouplent… Et ils recommencent vers 2 ou 3 h du matin, alors que, le jour, ils misent sur leur camouflage et l’on ne les voit pratiquement pas bouger… Ce programme des artistes en résidence de l’Insectarium est absolument merveilleux », de conclure l’artiste. Elle exprime ainsi avec passion son émerveillement devant la créativité stupéfiante de la nature.
Mais ne vous attendez pas à voir des photographies ou un film sur la vie animale. Hayeur sait jouer des codes de l’entomologie en se les appropriant. Dans cette riche exposition présentée à la maison de la culture Claude-Léveillée, vous pourrez notamment découvrir une nouvelle version de la vidéo Petit traité d’entomologie noctivague, œuvre qui donne son titre à l’ensemble. Après l’expérience immersive à 360 degrés présentée à la SAT en décembre dernier, cette création se déploie ici sur cinq écrans. L’artiste s’y plaît à jouer avec des effets de miroir, de cercles et de répétition de formes à diverses échelles — des effets qui semblent imiter la logique même de la nature, avec ses symétries et ses variations sur le symétrique. Le règne animal y révèle des jeux de dissemblance et de ressemblance, des glissements entre des formes figuratives qui basculent vers l’abstraction et des formes abstraites qui semblent engendrer des figures parfois anthropomorphes ou plus inquiétantes, que Hayeur met ici en scène avec force. L’ensemble est accompagné d’une musique originale de Myléna Bergeron, avec qui Caroline Hayeur collabore depuis 2003.


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