Il aura fallu cinq années de mobilisation acharnée pour venir à bout d’un projet que beaucoup pensaient déjà gravé dans le béton du port. La multinationale espagnole Nueva Pescanova vient de retirer sa demande d’installation de ce qui devait devenir la première ferme commerciale de pieuvres au monde, sur le quai de Las Palmas, à Grande Canarie. Un dénouement qui ressemble à un coup de tonnerre, tant l’entreprise semblait bien décidée à faire aboutir ce complexe hors norme. Derrière cette victoire, on trouve une coalition inhabituelle de scientifiques, d’écologistes et de défenseurs des animaux, mais aussi une question fondamentale : peut-on élever à la chaîne un animal aussi intelligent que la pieuvre ? Retour sur un bras de fer qui aura mobilisé bien au-delà des Canaries.
Cinq ans de bataille pour un million de poulpes par an
Tout commence en 2021, lorsque le dossier de concession est ouvert et que le projet est dévoilé au grand public. Sur le papier, l’ambition est colossale. L’usine prévue sur le dock de La Esfinge devait s’étendre sur plus de 50 000 m², soit l’équivalent d’environ sept terrains de football, pour un investissement estimé à 50 millions d’euros. L’objectif affiché : produire près de 3 000 tonnes de pieuvres par an, ce qui représentait plus de 10 % de la production nationale espagnole et près d’un million d’animaux chaque année.
Face à cette machine industrielle, la contestation s’organise et ne faiblit jamais. Plus de 42 000 courriels ont été adressés à la présidente de l’Autorité portuaire de Las Palmas pour réclamer la clôture du dossier, et une manifestation était encore prévue ces jours-ci. Finalement, l’entreprise a jeté l’éponge, invoquant des considérations commerciales et réglementaires, notamment de nouvelles exigences administratives de la Commission d’évaluation environnementale des îles Canaries. Placé sous une évaluation environnementale ordinaire, procédure bien plus lourde que l’examen simplifié initial, le projet se heurtait à des délais qui s’allongeaient sans fin. Le dossier, ouvert au printemps 2021, va désormais être archivé.
2,1 milliards de poissons sauvages pour nourrir des captifs
L’un des arguments les plus frappants contre cette ferme tenait à un paradoxe alimentaire vertigineux. Pour nourrir tous ces poulpes, l’exploitation aurait eu besoin d’environ 28 000 tonnes de poissons la première année, soit l’équivalent de 2,1 milliards de poissons sauvages. En clair, il aurait fallu piller les océans pour engraisser des animaux eux-mêmes destinés à la consommation, une logique difficilement soutenable pour la biodiversité et les écosystèmes marins déjà sous pression.
À ce gouffre écologique s’ajoutaient des risques sanitaires bien concrets. Les critiques pointaient les rejets polluants près de la mer, le danger d’épidémies dans des bassins surpeuplés et l’usage massif d’antibiotiques, terreau idéal pour l’antibiorésistance. L’évaluation avait d’ailleurs déjà identifié des effets négatifs possibles, comme des odeurs à proximité d’un terminal de passagers et une dégradation des eaux portuaires liée aux déchets organiques.
Élever un animal qui ressent la douleur : le mur éthique
Au-delà de l’environnement, c’est peut-être la dimension éthique qui aura le plus marqué les esprits. La pieuvre n’est pas un poisson comme les autres. C’est un animal réputé intelligent, capable de résoudre des problèmes, de ressentir la douleur et peut-être même des émotions. L’idée de le confiner en masse dans des bassins avant de l’abattre à la chaîne a heurté de plein fouet une sensibilité de plus en plus répandue.
Ce n’est pas un hasard si plusieurs pays ont légiféré en ce sens ces dernières années. Dès 2021, le Royaume-Uni devenait le premier pays à reconnaître officiellement les poulpes et les calmars comme des êtres sensibles. La Norvège, la Suède, la Nouvelle-Zélande, le Canada et l’Union européenne se sont dotés de dispositions comparables. Dans ce contexte, monter une ferme intensive dédiée à ces céphalopodes revenait presque à défier l’air du temps.
Une victoire locale, mais la partie mondiale continue
Pour les défenseurs de la vie marine, l’abandon du projet sonne comme un moment décisif, une victoire pour l’environnement, les animaux et la santé publique. Mais il serait naïf de crier trop vite à la fin de la partie. Nueva Pescanova a pris soin de préciser que son retrait ne constituait pas une reconnaissance de la non-viabilité environnementale de l’élevage de pieuvres. L’entreprise n’a d’ailleurs pas exclu d’envisager une autre technologie ou un autre site à l’avenir.
Et le combat dépasse largement les frontières espagnoles. Plusieurs pays, dont l’Australie, le Chili, le Japon et le Mexique, disposent déjà de petites exploitations et investissent dans la recherche. La demande mondiale de poulpe reste forte, et tant qu’elle existera, la tentation industrielle ne disparaîtra pas. Las Palmas aura simplement démontré qu’un projet jugé inarrêtable pouvait bel et bien être stoppé.
Cette affaire illustre une tension de fond qui ne fera que grandir : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour satisfaire nos assiettes, quand l’animal concerné est aussi fascinant qu’une pieuvre ? La bataille de Las Palmas est peut-être gagnée, mais la question, elle, reste ouverte. À qui reviendra le prochain round ?


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