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FIGAROVOX/TRIBUNE - Si l’Europe a accumulé un retard de compétitivité considérable depuis 20 ans, elle peut relever la tête en misant sur la technologie et la mobilisation de l’épargne de masse, estime l’économiste à quelques jours de l’ouverture du sommet du G7 à Evian.
Michel Cicurel est ancien élève de l’ENA, ancien directeur de cabinet du directeur du Trésor. Il est le président fondateur du groupe La Maison.
Au-delà du dérèglement climatique qui menace notre planète, deux ruptures sociétales majeures enflamment l’angoisse existentielle de l’être humain car elles menacent frontalement l’homme : l’intelligence artificielle, rendue possible par le quantique, dont les performances pulvérisent celles des humains, ce qui déstabilise les jeunes, même et surtout les mieux éduqués ; le vieillissement démographique qui fait paniquer les vieux, car le monde développé, Chine comprise, vieillit plus vite qu’il ne soigne, et souffre déjà de pénuries. Ces violents bouleversements rebattront les cartes géopolitiques, car ils sont de nature à soulever les peuples. Pourquoi l’Europe, qui paraissait sur le point de sortir de l’Histoire face aux deux hyperpuissances que sont les États-Unis et la Chine, pourrait-elle se retrouver de ce fait au centre du monde ? Parce que même si l’Europe est velléitaire, pavant l’enfer de bonnes intentions, elle porte une valeur rare qui pourrait lui rendre sa grandeur dans ce monde où la force s’est imposée : la tempérance.
Hérauts du droit international, fers de lance de l’écologie, inventeurs du droit d’ingérence : l’Europe excelle dans les proclamations. Mais le droit suppose une police, qui n’est évidemment pas l’Europe. Nos écologistes mettent en cause le nucléaire, seule alternative crédible aux fossiles, tout en tolérant notre dépendance à la Chine pour 80 % de nos panneaux solaires et batteries. Et nous reprochons à nos alliés américains de s’en prendre au régime iranien qui massacre son peuple depuis 50 ans, car «ce n’est pas notre guerre». La force, voire la brutalité, s’est emparée du monde, et les simagrées européennes y paraissent tantôt insignifiantes, tantôt insupportables. Pourtant, la vieille Europe – celle de tous les pays européens, y compris bien sûr l’Angleterre, et sans doute aussi la Suisse, loin de la bureaucratie et de l’immobilisme des 27 - reste une sorte de lieu saint, celui de la tempérance. Le continent européen est encore aujourd’hui celui de « la civilisation des hommes » (Charles de Gaulle). Il sait tempérer les extrêmes, peut-être parce qu’il a vécu au XXe siècle les pires abominations. Lorsque les populismes en embuscade l’emportent dans les urnes - Tsipras en Grèce, Meloni en Italie, Orbán en Hongrie - leur exercice du pouvoir finit sur un clavier bien tempéré. Cette singularité précieuse est fragile, et menacée par l’effondrement économique ou technologique.
L’Europe a accumulé en retour un retard de compétitivité et de souveraineté qui n’existait pas il y a vingt ans. D’autant que l’Europe ouvre grand les bras à la concurrence étrangère, au bénéfice du consommateur et au péril du producteur.
Michel CicurelDans le concerto entre Keynes et Schumpeter, au cœur du XXIe siècle1, les Européens se distinguent par la priorité donnée à la protection des personnes : ils ont bâti un système sans équivalent de sécurité face aux risques de l’existence (santé, vieillesse, chômage) et l’étendent à de nouveaux risques (climat, algorithmes). Les hyperpuissances ont fait l’inverse : elles ont mis Keynes au service de Schumpeter pour forger la domination mondiale de leurs champions technologiques, abandonnant leurs peuples aux risques de l’existence. L’Europe a accumulé en retour un retard de compétitivité et de souveraineté qui n’existait pas il y a vingt ans. D’autant qu’elle ouvre grand les bras à la concurrence étrangère, au bénéfice du consommateur et au péril du producteur. Ainsi, le prix Nobel attribué au français Philippe Aghion, inspirateur d’Emmanuel Macron en 2017, et orfèvre du couple innovation et protection « en même temps », est un signal fort adressé à l’Europe par les Scandinaves, exemplaires en la matière.
Face à notre angoisse collective, les Européens disposent de cartes maîtresses, mais ne sauraient les jouer qu’en récupérant leur force. Pour cela, il faut cesser de se gargariser de fantasmes, comme les États-Unis d’Europe ou la défense européenne, et concentrer l’énergie des pays européens sur deux priorités ciblées : la technologie et la mobilisation de l’épargne de masse. L’Europe a toujours réussi sur des missions concrètes qui se ramènent à l’organisation des marchés : le charbon et l’acier, l’agriculture, la monnaie, bientôt les marchés financiers. Il faut désormais la même détermination sur la technologie, qui est le pilier de toutes les souverainetés, de la défense à la santé.
Certains prétendent qu’il faut savoir sacrifier l’État-providence pour financer notre défense. Rien n’est plus faux. L’Europe, comme toute démocratie d’opinion, est menacée de guerre hybride bien plus que d’un conflit militaire. Sa vulnérabilité majeure n’est pas militaire ; c’est l’effondrement de son modèle social face au choc démographique. Car, la pire menace hybride trop oubliée des dirigeants politiques est désormais la pénurie sanitaire. Avec le papy-boom, les manques s’accumulent : personnels soignants, médicaments essentiels, lits d’hôpitaux. On ne saura soigner tous les papy-boomers qu’après leur disparition. La seule réponse est la technologie : Singapour soigne brillamment toute sa population avec 4 % du PIB, deux à trois fois moins que les grands pays de l’OCDE.
Comment les pays européens peuvent-ils assurer leur indépendance technologique ? ils ne manquent ni de cerveaux ni de start-ups : les deux vaccins anti-COVID ont été initiés ici, mais développés aux États-Unis. Ce qui manque, c’est une stratégie : pour porter l’Europe de la technologie, il faudra plus de liberté, plus de partenaires, plus d’argent. Plus de liberté car l’innovation ne peut prospérer à l’ombre de la bureaucratie. Nous souffrons de l’accumulation des normes européennes, du coût élevé de l’échec, par excès de protection des salariés des start-ups, dont l’impact considérable sur l’appétit au risque est démontré, d’une politique de concurrence bien trop zélée, qui interdit la création de champions capables de rivaliser avec les géants américains ou chinois qu’il ne suffit pas de harceler. Il y a un marché de la technologie qu’il faut accompagner sans l’étouffer.
Plus de partenaires, car pour aller vite, l’Europe devra se fortifier d’un écosystème de nations technologiques qui, comme l’Europe, veulent échapper au duopole USA-Chine qui a pris la place des pays européens dans ses empires d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine. Les routes de la soie depuis 500 ans ont toujours incarné la priorité du siècle : la soie, l’or, le pétrole, et forcément aujourd’hui la technologie. Face aux routes de la soie chinoise et américaine, les Européens, tous les Européens, peuvent en inspirer une troisième : partant de l’Inde, traversant les monarchies du Golfe et du Maroc alliées à Israël qui voudront diversifier leur tête à tête avec les États-Unis, et rejoignant le Canada si proche. Cette coalition des non-alignés technologiques serait le chemin de la reconquête de l’influence européenne, pour une IA puissante mais respectueuse de l’humanité.
L’Europe, celle des 27, ou bien une coalition de pays européens volontaires, pourrait jouer le rôle de simple réassureur de cette épargne vitale pour notre souveraineté.
Michel CicurelEt, last but not least, plus et même beaucoup plus d’argent, car l’IA se bâtit en milliers de milliards. Mario Draghi estime le besoin du redressement à 1 200 milliard d’euros par an. Mais la réponse ne sera jamais l’emprunt de l’Union européenne car la frilosité allemande ainsi que l’immobilisme et les arcanes bruxelloises ne permettront ni les montants, ni la vitesse. Il faut s’adresser directement aux 40 000 milliards d’euros d’épargne de masse européenne. Mais pour cela, il faudrait que les pays européens acceptent de prendre une part du risque. C’est une exigence financière mais aussi politique, car il est injuste et inefficace que les rendements à deux chiffres du capital technologique restent réservés aux ultra-riches tandis que la classe moyenne doit se contenter de placements sans risque qui protègent à peine contre l’inflation. L’Europe, celle des 27, ou bien une coalition de pays européens volontaires, pourrait jouer le rôle de simple réassureur de cette épargne vitale pour notre souveraineté : engagement raisonnable et acceptable pour les États membres frugaux, face à face vertueux entre le marché de l’épargne et celui des entreprises innovantes, et mieux encore outil d’inclusion de la classe moyenne dans la stratégie de forte croissance technologique qui la laisserait sinon sur le bord de la route.
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En associant financièrement et culturellement la classe moyenne au capital technologique, les Européens la ramèneraient sur le chemin de l’espérance, et tariraient ainsi la source des mirages extrémistes. Une Europe au sens large qui aurait retrouvé ses forces, préservé son modèle unique de démocratie sociale, et rayonné au centre d’une route de la soie technologique apaisée regagnerait sa place de grande puissance, celle de la tempérance dans ce monde paniqué par les excès du XXIe siècle.
1 ) Jean-Hervé Lorenzi et Alain Villemeur, « La grande rupture – Réconcilier Keynes et Schumpeter» (Ed. Odile Jacob, juin 2021).


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