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L'adjectif « toxique » s'est progressivement imposé dans notre vocabulaire quotidien pour décrire des dynamiques relationnelles et sociales problématiques : relations toxiques, comportements toxiques et personnes toxiques en sont des exemples récurrents. Pour autant, il est toujours difficile de savoir véritablement ce que l'on entend par là. Dans le cadre des études sur la masculinité, des chercheurs et chercheuses néo-zélandais ont pointé leur focale sur le concept de masculinité toxique dans une étude publiée dans le journal Psychology of Men & Masculinities.
Quelle réalité ce glissement sémantique cherche-t-il à saisir ? Les usages de cette expression ont évolué et son sens est généralement teinté de l'idéologie du groupe social qui l'emploie. Pourtant, un certain sens semble s'être stabilisé, notamment depuis la vague #Metoo. Depuis, cette expression est largement utilisée pour designer et expliquer dans le même temps la violence masculine sous toutes ses formes allant des plus brutales aux plus insidieuses.
Cette popularisation du terme pose question, notamment dans le milieu académique. On s'y dispute pour savoir quoi faire : continuer d'utiliser le terme tel quel ou abolir une expression qui perpétue une distinction binaire (sain vs toxique) et individualisante reproduisant ainsi une hiérarchie genrée nocive ? Les scientifiques néo-zélandais préfèrent la seconde option, mais précisent que cela ne dispense pas d'interroger la partie de la réalité que nous tentons collectivement de capturer avec cette expression, à savoir les comportements et les idéologies masculines nocives et violentes, dans tous les sens du terme, qu'elles soient dirigées vers soi ou vers les autres, notamment les femmes.
La masculinité toxique réfère aux comportements et idéologies masculines nocives et violentes. © Serhii, Adobe Stock
Un très bref aperçu des recherches sur la masculinité
Parmi les théories fondatrices, celle de la masculinité hégémonique, développée par la sociologue australienne Raewyn Connell, occupe une place centrale (pour une approche plus détaillée de cette théorie, voir cette vidéo). Si elle visait initialement à analyser les normes sociales masculines, elle a depuis été élargie pour expliquer certaines attitudes individuelles. Ce sont ces dernières qui intéressent les scientifiques néo-zélandais qui souhaitent dresser des profils distincts de masculinité toxique. Dans leur article, les chercheurs soulignent les limites actuelles de ces travaux :
- difficultés à distinguer différentes formes de masculinité toxique ;
- confusion entre masculinité et masculinité toxique ;
- approche centrée exclusivement sur les variables (par opposition à l'approche centrée sur les personnes) ;
- recrutement d'échantillons non représentatifs négligeant les facteurs contextuels ;
- absence de prise en compte de l'évolution de l'expression de la masculinité tout au long du parcours de vie.
C'est dans ce cadre que s'insère la recherche produite par cette équipe néo-zélandaise.
Les 8 dimensions de la masculinité toxique
Malgré ce flou conceptuel, huit dimensions sont couramment associées à la masculinité toxique. Les auteurs de l'étude les ont retenues pour leur analyse :
- la centralité de l'identité genrée (l'importance que revêt le fait d'être un homme pour la personne) ;
- les préjugés sexuels (les attitudes négatives envers les autres sur la base de leur orientation sexuelle) ;
- la désagréabilité (un trait de personnalité provenant du modèle le plus robuste à ce sujet en psychologie différentielle : le Big Five) ;
- le narcissisme (un trait de personnalité provenant de la littérature psychanalytique, dont l'existence est controversée, référant à une importance excessive accordée à soi) ;
- le sexisme hostile (l'ensemble des attitudes négatives et misogynes à l'égard des femmes) ;
- le sexisme bienveillant (l'ensemble des attitudes bienveillantes envers les femmes, mais qui les cantonnent à incarner des stéréotypes et des rôles sociaux restreints) ;
- l'opposition à la prévention des violences domestiques (blâmer les victimes plutôt que les agresseurs) ;
- l'orientation à la dominance sociale (un construit psychologique qui permet d'évaluer notre tendance à vouloir dominer les autres et à se considérer comme dominant).
Si ces dimensions s'appuient sur la littérature existante, les auteurs n'ont pas réalisé d'analyse factorielle - une méthode pourtant attendue pour valider les composantes d'un construit. Néanmoins, dans cette étude exploratoire, ces facettes ont servi de base à l'analyse des profils latents.
Les 4 profils d’hommes toxiques
L'analyse des profils latents (pour une explication détaillée, voir cet article) permet, à l'aide d'outils statistiques, d'identifier des sous-groupes indépendants au sein d'un même construit - ici, la masculinité toxique.
En récoltant des réponses à des questions évaluant les dimensions citées précédemment, leur analyse a permis de dégager cinq profils au sein de la masculinité toxique :
- Le profil non toxique (faible score sur l'ensemble des dimensions, 35 % de l'échantillon).
- Le profil modérément toxique sans préjugés anti-LGBT (score faible à modéré sur l'ensemble des dimensions sauf sur les préjugés sexuels où les scores sont faibles, 27 % de l'échantillon).
- Le profil modérément toxique avec préjugés anti-LGBT (score faible à modéré sur l'ensemble des dimensions sauf sur les préjugés sexuels où les scores sont élevés, 27 % de l'échantillon).
- Le profil toxique bienveillant (scores modéré sur la désagréabilité, le narcissisme, l'opposition à la prévention des violences domestiques ; modérés à élevés sur la centralité de l'identité de genre et le sexisme hostile ; élevés sur le sexisme bienveillant et les préjugés sexuels, 8 % de l'échantillon).
- Le profil toxique hostile (scores élevés sur l'ensemble des dimensions sauf sur le sexisme bienveillant et la centralité de l'identité de genre où les scores sont modérés, 3 % de l'échantillon).
Les scientifiques ont également identifié des variables permettant de prédire les différents types de toxicité. Avoir un travail, être en relation amoureuse, avoir suivi un cursus universitaire et avoir une satisfaction corporelle élevée diminuent les chances d'être toxique. A contrario, faire partie de minorités ethniques marginalisées, être religieux et appartenir à une classe sociale dominée augmente le risque d'être toxique. Néanmoins, il ne faut pas interpréter ces relations en matière de causalité et surtout il faut être prudent quant à leur instrumentalisation à des fins racistes et classistes.
La masculinité toxique est également très élevée chez les élites et les personnes privilégiées, qui possèdent les codes, le capital social et le pouvoir pour se prémunir des accusations à leur encontre. Aussi, elle se manifeste régulièrement chez les hommes en couple, notamment sous la forme de violences psychologiques, physiques et sexuelles.
De nombreuses femmes sont victimes de la masculinité toxique sous ses différentes manifestations. © motortion, Adobe Stock
Les angles morts
Si cette étude apporte des nuances entre masculinité et masculinité toxique et affine la compréhension de ses différentes incarnations, elle reste exploratoire. Ses profils ne doivent donc pas être pris pour argent comptant, pas plus que leurs proportions statistiques. En effet, 35 % d'hommes non toxiques, cela paraît être un pourcentage élevé lorsqu'on le met en regard avec les récits des femmes concernant leurs expériences avec les hommes.
Plusieurs limites peuvent expliquer cela :
- les mesures reposent sur l'auto-évaluation, ce qui introduit des biais liés à la capacité d'introspection des répondants et à leur désir de se présenter sous un jour favorable (biais de désirabilité sociale) ;
- l'accès aux seules attitudes explicites. En effet, à l'aide de ces mesures, nous n'avons accès qu'aux réponses explicites des personnes interrogées sur des items plus ou moins subtils. Dès lors, lorsqu'on sait qu'une grande partie des croyances, attitudes et comportements problématiques sont fortement intériorisées et souvent inconscient, cela pose question quant à la capacité de cette étude de les capturer ;
- son caractère transversal : les données captent les réponses à un instant T, sans garantir leur stabilité dans le temps.
Ces résultats ne sauraient donc être extrapolés au-delà du contexte néo-zélandais, de la période étudiée, ou à d'autres populations - l'échantillon se limitant ici à des hommes hétérosexuels. Il serait donc abusif d'en conclure que la masculinité toxique est un concept inopérant, ou qu'elle ne constitue pas un danger systémique - une interprétation fallacieuse relayée par le site d'extrême droite Boulevard Voltaire, et réfutée par la chercheuse Stéphanie Lamy dans un billet de blog publié sur Mediapart.


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