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Par Sophie Bordier Publié le 25 mai 2026 à 10h00
Historienne des sciences et de l’environnement, Valérie Chansigaud interroge depuis des années notre rapport culturel au vivant, entre fascination, indifférence et exploitation. Invitée du festival Les AnthropoScènes, elle donnera une conférence vendredi 29 mai 2026, à 20 h, au Cadran d’Évreux (Eure), autour du thème de la domestication.
La domestication est souvent racontée comme une histoire simple : celle d’un rapprochement progressif entre les humains et certaines espèces, jusqu’à former une communauté d’intérêts, presque une alliance naturelle. Pour Valérie Chansigaud, cette vision rassurante manque l’essentiel. Car la domestication n’est pas seulement une proximité. Elle est d’abord une transformation profonde du vivant par les humains, transformation orientée, sélective, irréversible. « Le mécanisme central de la domestication, c’est la transformation du patrimoine génétique des individus. Et cette transformation a toujours un but : servir des intérêts humains, toujours. »
Historienne des sciences et de l’environnement, Valérie Chansigaud travaille depuis longtemps sur les représentations de la nature, les préjugés qui pèsent sur certaines espèces et les façons dont les sociétés humaines se racontent leur rapport au vivant. Pour elle, le sujet de la domestication dépasse largement la seule question animale. « La domestication, c’est aussi celle des végétaux, les autres éléments du vivant, les bactéries, les virus… Les champignons ont été moins souvent domestiqués pour diverses raisons, mais l’ont été aussi. Donc la domestication, ce n’est pas simplement les animaux. La domestication végétale a été absolument fondamentale. »
Son intérêt pour le vivant ne vient pourtant pas d’une enfance bucolique. « J’ai grandi dans un univers extrêmement urbain, dans une banlieue populaire de Lyon. Autrement dit, l’accès à la nature n’était pas évident. » Très tôt, pourtant, elle développe un regard différent. Et cet écart, elle l’éprouve à travers un objet inattendu : les araignées. « Je me suis intéressée assez vite aux araignées. Alors je précise : pas les araignées exotiques, mais vraiment les araignées de chez nous, les araignées banales. » Ce n’est pas une lubie, explique-t-elle, mais presque une réaction morale. « Je me suis rendue compte, en découvrant la biologie de ces animaux, qu’il y avait une sorte d’abîme entre ce que ces araignées sont et ce que les gens percevaient. Les peurs, les idées un petit peu absurdes qu’on peut avoir par rapport aux araignées. Et du coup, j’ai eu l’impression qu’il y avait une forme d’injustice concernant les araignées. Et je suis très sensible à l’injustice. » De cette attention aux araignées naît une interrogation plus vaste : pourquoi regardons-nous si mal le vivant ? « Pourquoi les gens ont des idées aussi bêtes par rapport à la nature ? Pourquoi ils ont ce regard, ce manque d’intérêt parfois, cette absence totale d’intérêt ou ces a priori négatifs face à la nature ? »
Le mécanisme central de la domestication, c’est la transformation du patrimoine génétique des individus. Et cette transformation a toujours un but : servir des intérêts humains, toujours.
Ce questionnement irrigue tout son travail. Elle rappelle qu’à côté des passions spectaculaires pour quelques espèces emblématiques, il existe surtout « une gigantesque indifférence ». « La plupart des espèces ne sont même pas vues par les gens. » L’histoire devient alors un outil essentiel pour comprendre la profondeur de ces mécanismes. « Les questions d’environnement sont toutes différentes et elles s’inscrivent toujours dans le temps. » Elle souligne ainsi que les humains, depuis longtemps, sélectionnent ce qu’ils regardent, valorisent certaines espèces et en invisibilisent d’autres. Elle note aussi que « les Français sont globalement moins intéressés par la nature que leurs voisins germanophones ou anglophones », et que cela « peut s’observer sur deux siècles en arrière ».
Dans cette perspective, parler de domestication, ce n’est pas raconter un épisode anecdotique de l’histoire humaine. C’est toucher à l’une de ses dynamiques les plus structurantes. Et d’abord parce qu’elle n’est pas un phénomène isolé. « Il y a eu sur Terre probablement entre 7 et 15 foyers géographiquement totalement différents les uns des autres, où il y a eu une émergence de formes de domestication. » Andes, Amérique centrale, Afrique, Inde, Chine : pour Valérie Chansigaud, cela signifie que « la domestication est vraiment une sorte de caractéristique humaine, puisque plusieurs fois on est arrivé au même résultat ».
Mais cette récurrence ne signifie pas que tous les peuples ont domestiqué eux-mêmes des espèces. « La plupart des peuples sur Terre n’ont jamais rien domestiqué dans leur histoire, même s’ils vivent avec et grâce à des espèces domestiquées. » La domestication n’est donc pas un destin universel, mais un savoir qui circule. « C’est quelque chose que l’on peut apprendre. » L’Europe occidentale en offre un bon exemple : « On n’y a pratiquement jamais domestiqué quoi que ce soit. Toutes les espèces domestiques d’Europe occidentale sont venues d’ailleurs. » Même ce qui paraît relever du patrimoine local est souvent le produit d’une longue hybridation. Elle cite ainsi le buffle élevé en Italie : « C’est en Inde qu’il a été domestiqué originellement, puis il a circulé lentement jusqu’à arriver en Italie. Ce qui paraît être un objet du patrimoine italien, en fait, a été de l’acculturation. Les cultures sont fondamentalement hybrides. »
L’arrivée d’une espèce domestique n’est jamais seulement celle d’un animal ou d’une plante. Elle apporte avec elle des techniques, des gestes, des savoir-faire. « Ce qui a circulé, c’est à la fois un savoir et des individus particuliers qui avaient été transformés par la domestication. » Élever, semer, sélectionner : rien de tout cela ne va de soi. Il faut des pratiques, une transmission, des choix répétés. Et toujours la même logique : « Cette transformation a toujours un but : servir des intérêts humains. »
Le chien est le mammifère qui présente la plus grande diversité morphologique de tous les mammifères. Et c’est entièrement créé par l’être humain.
La première domestication connue, rappelle-t-elle, est celle du loup gris qui a donné le chien. « Toutes les races différentes de chiens, du chihuahua au dogue allemand, ont le même ancêtre, à savoir le loup gris. » Pourtant, les débuts du processus nous échappent en grande partie. « Pourquoi on a domestiqué cette première espèce ? Objectivement, on ne peut pas répondre à cette question. » En revanche, les effets de la sélection répétée sont, eux, très visibles. « Dans le cas du chien, grâce à ces dizaines de milliers de générations de sélections, on aboutit aujourd’hui à une diversité morphologique absolue. C’est le mammifère qui présente la plus grande diversité morphologique. Et c’est entièrement créé par l’être humain. » Pour les végétaux aussi, la domestication laisse des traces lisibles dans la morphologie même des plantes.
Raconter cette histoire comme une simple familiarité entre l’humain et le vivant, « c’est une histoire dans laquelle on a le beau rôle », affirme Valérie Chansigaud. Une fable où « ce n’est pas nous qui nous sommes approprié la nature, c’est la nature qui est venue quasiment nous demander son aide ». Elle y voit une histoire « peu anxiogène », dans laquelle l’humain demeure « moteur central » et ordonnateur du monde. « Heureusement qu’il est là pour mettre de l’ordre dans ce monde qui est en parfait désordre, ironise-t-elle. Tous les mythes racontent exactement la même histoire. » Mais cette fable masque la réalité : la domestication est une entreprise de transformation du vivant au profit humain.
Et cette transformation ne touche pas seulement les espèces. Elle modifie aussi les paysages, les savoirs, les rythmes, les formes sociales. Et toutes les domestications n’ont pas les mêmes effets. Celle du loup gris n’a pas immédiatement fait sortir les humains du monde des chasseurs-cueilleurs. En revanche, celle des grands herbivores s’accompagne « très lentement aussi » d’une évolution des sociétés, devenues « pas forcément plus sédentaires à cause de l’élevage, mais en tout cas plus hiérarchiques ». Quant à la domestication des végétaux, elle transforme profondément l’occupation de l’espace. « Quand on plante un arbre, on va rester à côté de l’arbre pour récolter les fruits l’année suivante. Si on dépierre un terrain pour pouvoir planter des céréales, on a intérêt là aussi à rester année après année à côté de ce terrain. » Ainsi apparaissent « les premières formes de propriétés, donc d’inégalités sociales ».
La domestication transforme donc les rapports entre humains autant que ceux qu’ils entretiennent avec les autres vivants. Elle modifie l’espace, le temps, l’organisation collective. Et elle dote l’être humain de capacités accrues. « La domestication représente autant de prothèses qui permettent de doter l’être humain de super pouvoirs. » Elle prend l’exemple des Aztèques, privés d’animaux de trait ou de montures, face à Gengis Khan « qui ravage une bonne partie de l’Asie, de l’Eurasie » à cheval. La domestication devient alors puissance technique, logistique, militaire. « C’est un super pouvoir dont se dote l’être humain, pour faire des bonnes choses, parfois faire des choses épouvantables aussi. »
À partir de là, difficile de ne pas voir dans la domestication une forme d’artificialisation du vivant. Valérie Chansigaud prend pourtant soin de distinguer les pratiques humaines des analogies trop rapides avec d’autres espèces. On compare parfois l’élevage humain à celui des fourmis et des pucerons. Mais pour elle, le parallèle est limité. « La fourmi va faire ça génération après génération, tandis que le fermier avec ses vaches peut très bien l’année suivante élever autre chose que des vaches, voire plus élever du tout. Il y a une souplesse qui est totale. » Chez l’humain, dit-elle, « on est vraiment dans quelque chose d’une nature différente, qui est vraiment de l’exploitation ». Elle élargit même cette réflexion à d’autres puissances transformées par l’humain, comme le feu : « C’est un outil qui profondément transforme le monde et qui dote aussi l’être humain d’un super pouvoir. »
Et cette emprise ne cesse de croître. « Oui, et ça s’accélère énormément. » Si la domestication est ancienne, son extension récente est spectaculaire. « L’essentiel des espèces domestiquées, ou qu’on peut considérer comme domestiquées, l’ont été depuis quelques décennies. » Ce constat oblige à poser une question vertigineuse : reste-t-il encore une place pour le sauvage ? Pour y répondre, Valérie Chansigaud convoque les données sur la biomasse. « Il y a des magnifiques courbes qui montrent une réduction de la quantité de la biomasse des mammifères sauvages, alors même qu’il y a une augmentation considérable du poids total des mammifères, si on inclut à la fois les mammifères domestiques, mais également l’être humain. » Conclusion : « Il n’y a jamais eu autant de mammifères appartenant à aussi peu d’espèces. »
La domestication représente autant de prothèses qui permettent de doter l’être humain de super pouvoirs.
Le constat vaut, selon elle, pour l’ensemble du vivant. « On peut considérer aujourd’hui que la totalité des espèces vivantes a été impactée d’une façon ou d’une autre par la présence des êtres humains. » Serait-ce, finalement, le début de l’Anthropocène ? « Selon moi, il n’a pas commencé à l’industrialisation. Il a commencé à partir du moment où l’être humain a émergé. Très vite. » Pour elle, l’expansion de Sapiens s’est accompagnée partout « d’une vague d’extinction massive d’espèces ». Il y a 70 000 ans, rappelle-t-elle, « il devait y avoir sur Terre entre 30 et 50 espèces d’éléphants. Aujourd’hui, il en reste quatre ».
Cette puissance de transformation se lit aussi dans nos représentations. « Je vais être terrible dans ce que je vais dire : il y a un manque d’imagination. » Les animaux sont omniprésents dans les créations humaines, mais le plus souvent pour parler de nous-mêmes. « Les animaux sont là d’abord et avant tout, le plus souvent, pour nous permettre de raconter des histoires humaines. » Le loup du Petit Chaperon rouge, dit-elle, « n’est pas un loup, c’est un prédateur sexuel ». Quant au corbeau et au renard de La Fontaine, « ce n’est ni un corbeau ni un renard. C’est une métaphore toujours pour parler de nous ».
Faut-il alors espérer un retour en arrière ? Sa réponse est nette. « Très vite, on se rend compte que le passé est quelque chose d’épouvantable. » Il ne s’agit donc pas de revenir à un âge d’or imaginaire, mais « plutôt de comprendre vraiment ce que l’on est, de cultiver un petit peu plus à la fois son intelligence et l’empathie, pour pouvoir faire un monde qui essaye d’être meilleur ». Le passé n’est pas un modèle, mais une ressource pour comprendre le présent. « Sans connaître le passé, on sera totalement démuni par rapport au présent. »
Reste que la domestication, elle, ne s’efface pas. « C’est un phénomène où il n’y a pas de retour en arrière possible. » Une espèce dont le patrimoine génétique a été transformé ne revient pas à son état initial. Certains organismes domestiqués sont même devenus totalement dépendants des humains. « Il y en a un, au moins, qui est totalement incapable de survivre sans l’être humain, c’est le ver à soie. » D’autres survivent à la marge, mais sans retrouver une véritable autonomie. Elle rappelle ainsi que « 75 % des chiens sur Terre sont des chiens errants », vivant en périphérie des sociétés humaines et souvent dépendant de leurs déchets. « Ils ne savent plus chasser ensemble, ils n’arrivent plus à former des meutes efficaces. »
Le tableau n’est pas réjouissant, mais Valérie Chansigaud ne renonce pas pour autant à l’idée d’une bifurcation possible. « On a tous les éléments qu’il faut à notre portée pour comprendre un peu ce que l’on est et comment mieux faire. Après, c’est une question de choix. C’est une question de volonté. »
Sous le récit familier de la domestication, Valérie Chansigaud voit surtout une longue entreprise de transformation du vivant au service des humains. Pas un mythe rassurant, mais un fait de civilisation. À charge, désormais, d’en faire autre chose qu’une fatalité.
Pour poursuivre la réflexion, Valérie Chansigaud a publié Histoire de la domestication animale aux éditions Delachaux et Niestlé en 2020.
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