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Le Grand Montréal doit-il se doter d’une ceinture verte?

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Le 3 février dernier, la Ville de Laval a officiellement fait l’acquisition du Golf Sainte-Rose pour le transformer en parc naturel de 52 hectares au bord de la rivière des Mille Îles, une superficie équivalente à 75 terrains de soccer.

La transaction de 12,5 millions de dollars, effectuée conjointement avec Québec et la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), permettra de bonifier la Trame verte et bleue – un réseau d’espaces naturels interconnectés sur le territoire de la CMM.

Dans sa vision, la CMM dit s’inspirer du concept de ceinture verte, tel qu’il existe à Toronto et à Ottawa, pour entourer le Grand Montréal d’espaces protégés de l’urbanisation.

Le golf Ste-Rose vu des airs.

Le Golf de Sainte-Rose (ci-dessus) fait partie des 520 hectares de terrains de golf identifiés par la CMM comme ayant un «fort potentiel de reconversion» en parc public.

Photo : Communauté métropolitaine de Montréal

Il faut dire que les terrains de golf sont dans la mire des pouvoirs métropolitains depuis plusieurs années. Ces fameux parcours gazonnés se sont multipliés dans les années 1990-2000, dans la foulée de la fièvre Tiger Woods, au point où ils sont devenus trop nombreux… et plus ou moins rentables.

Depuis 2010, au moins douze terrains de golf ont cessé leurs activités dans le Grand Montréal, représentant une superficie de 657 hectares, selon la firme d’urbanisme BC2.

Par conséquent, il est question, dans le tout nouveau Plan métropolitain d’aménagement et de développement (2026-2036), de dix golfs sous-utilisés. Les trois quarts de leur superficie seront protégés de tout lotissement, dans le but d’en faire des espaces naturels publics.

Certaines de ces restrictions, comme à Rosemère ou à Mascouche, sont contestées en justice par des promoteurs privés. Mais d’autres, comme à Terrebonne et à Laval, ont atteint leurs objectifs.

Inspirée du concept de ceinture verte, la Trame verte et bleue constitue la pierre angulaire de la stratégie environnementale de la CMM, peut-on lire dans le plan 2026-2036.

Or, pour le professeur Jochen Jaeger de l’Université Concordia, le réseau planifié est très loin d'incarner une véritable ceinture verte. Car, après avoir longuement étudié ces zones tampons naturelles ailleurs dans le monde, le géographe vient de publier une nouvelle étude qui se penche spécifiquement sur le cas du Grand Montréal.

Qu’est-ce qu’une ceinture verte?

Une ceinture verte, c’est une bande continue de forêts, de terres agricoles ou de milieux aquatiques qui restreignent la construction, selon le spécialiste.

À l’heure actuelle, les lois et règlements du Grand Montréal, incluant la Loi sur la protection du territoire agricole, ne permettent pas de limiter suffisamment l’étalement urbain, selon M. Jaeger, qui dénonce notamment les exceptions accordées dans les dernières décennies pour construire en zone fertile.

Pour le chercheur, la région métropolitaine doit immédiatement s’inspirer des villes qui ont mis en place de véritables ceintures vertes avant qu’il ne soit trop tard.

Selon les scénarios qu’il a modélisés, il évoque une fenêtre de 12 ans avant que les zones naturelles toujours vierges de la région métropolitaine de recensement (RMR) de Montréal ne soient englouties par l’urbanisation.

De 1986 à 2016, la superficie urbanisée a augmenté quatre fois plus rapidement que la population dans la RMR de Montréal, alors que les décideurs étaient amplement conscients de l’enjeu. En comparaison, la région de Toronto s’est étalée moins rapidement dans les dernières années, notamment grâce à leur ceinture verte.

Carte de la ceinture verte

La ceinture verte de Toronto a été officiellement constituée en 2005.

Photo : Radio-Canada / Gouvernement de l'Ontario

Jochen Jaeger dit avoir accumulé des données sur plusieurs années, des deux côtés de l’Atlantique, pour prouver son hypothèse.

Dans une précédente étude publiée en 2022, son équipe de recherche a analysé 60 villes européennes, dont la moitié était dotée d’une ceinture verte. Constat : les villes ceinturées avaient, en très grande majorité, réduit l’étalement urbain. Ce qui n’est pas le cas des autres villes analysées.

Les banlieues s'étalent de plus en plus, comme le montre cette photo aérienne de Montréal et ses environs.

Dans les quarante dernières années, la superficie urbanisée a augmenté quatre fois plus rapidement que la population dans la région métropolitaine de Montréal.

Photo : iStock

Pourquoi ralentir l’étalement urbain?

L’étalement urbain, en soi, c’est un phénomène naturel de croissance des villes, et ce n’est pas fondamentalement négatif, explique Jean-Philippe Meloche, professeur d’urbanisme à l’Université de Montréal.

Là où ça devient un problème, c’est quand les coûts dépassent les bénéfices. Et c’est souvent ça qui se passe ­en Amérique du Nord, dans les dernières décennies, observe-t-il.

Même constat pour David Gordon, professeur à l’Université Queen's et spécialiste de l’étalement urbain. Ce dernier distingue deux grandes catégories de conséquences négatives.

D’abord, une utilisation moins optimisée de l’espace, qui cause notamment :

  • Des dépenses plus élevées en infrastructures (routes, stationnements, aqueducs, services, etc.)

  • La perte accélérée de terres fertiles et de milieux naturels

  • Moins de logements par superficie donnée, donc des prix de l’immobilier plus élevés

Puis, une grande dispersion des habitants et des emplois crée aussi une dépendance quotidienne à l’automobile, et donc :

  • Une augmentation des GES et des particules fines dans l’air

  • Des impacts majeurs sur la santé publique (moins d’activité physique, plus d’accidents mortels, îlots de chaleur, augmentation du bruit, etc.)

  • Une congestion routière exponentielle, aussi appelée « trafic induit »

Ni un obstacle ni un miracle

Au Canada, nombreux sont ceux qui associent le terme ceinture de verdure à celle de Toronto et, notamment, au scandale immobilier impliquant le premier ministre, Doug Ford, en 2023.

M. Ford avait fait retirer certaines zones de la ceinture verte parce que, selon lui, la région de Toronto manquait d’espace constructible, ce qui aggravait la crise du logement. Il n’y a rien de plus important que de construire des maisons, donnait-il en justification.

Tous les experts consultés par Radio-Canada appuient la priorité donnée à la construction de logements, mais précisent que M. Ford n’a pas saisi la question de la bonne façon.

D’après Jochen Jaeger, cette perception qu’on peut toujours construire plus loin est très répandue chez les Nord-Américains.

On a l’impression qu’on peut utiliser beaucoup d’espace parce que notre territoire est grand. Mais au Canada, les villes sont majoritairement concentrées dans une petite zone, là où il y a des terres fertiles et des forêts importantes qu’on peut détruire, note-t-il.

Cet argument sur nos « grands espaces », il excuse beaucoup de choses quand on construit nos villes. Il est vrai en termes de territoire rural, mais en développement urbain, c’est un mythe assez dommageable.

Dans le Grand Toronto, il y a suffisamment d’espaces sous-utilisés en zone urbaine pour y faire des milliers de logements, et ce, sans avoir à construire des tours, explique le professeur David Gordon, spécialiste de l’étalement urbain.

Une série de maisons du quartier des Beaches, à Toronto, sur la même rue.

David Gordon explique que le modèle de densité moyenne (maisons en rangées, plex de faible hauteur) constitue un type de densité «idéal» en milieu urbain, mais qu'il est relativement peu répandu en Amérique du Nord.

Photo : Radio-Canada / Evan Mitsui

Le problème réside avant tout dans les règlements de zonage actuels, qui limitent généralement les constructions de densité moyenne. C'est notamment ce qui peut pousser les politiciens à développer en zone vierge, comme dans la ceinture verte de Toronto.

Sur la majorité du territoire résidentiel [au Canada], on ne permet que des maisons unifamiliales détachées. Il faut permettre autre chose si on ne veut pas que les gens aillent se construire toujours plus loin, illustre Jean-Philippe Meloche.

Il y a aussi le zonage commercial, comme les immenses stationnements de centres commerciaux, qui sont des espaces sous-exploités. On devrait en transformer une partie en logements, mais [tant qu’on ne change pas la réglementation], c’est difficile, dit-il.

Un panier d'épicerie vide dans le stationnement d'un centre commercial.

Selon l'organisme Vivre en Ville, le Québec compte en moyenne de trois à huit cases de stationnement asphalté par voiture, ce qui représente une part considérable du territoire.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ces changements réglementaires permettraient de limiter le développement en saut de grenouille (leapfrog), qui s'avère être le talon d’Achille des ceintures vertes, selon le professeur Jochen Jaeger.

Si on implante seulement une ceinture verte, sans faire d’autres changements, les gens vont simplement s'installer de l’autre côté de la ceinture verte, explique le géographe de l'Université Concordia, qui a observé ce phénomène de leapfrog dans le Grand Toronto.

Il faut une approche hybride : protéger des zones naturelles ou agricoles, mais, en même temps, changer notre approche au zonage en ville, affirme-t-il.

Quoi qu’il en soit, les ceintures vertes permettent sans contredit de protéger des espaces précieux, selon Jean-Philippe Meloche. Leur principal avantage, c’est de léguer un patrimoine naturel aux générations futures, conclut-il.

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