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Le couteau, ou le retour de la violence sacrée

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Le couteau, ou le retour de la violence sacrée

Eclats de violence d’un autre monde, à Berlin puis à Paris

Le couteau, ou le retour de la violence sacrée A gauche, l'homme abattu par la police à Berlin. A droite, l'homme maîtrisé par des passants à Paris filmé dans une vidéo publiée par les réseaux sociaux. DR.

Samedi à Berlin, une attaque à la voiture-bélier contre la « Marche des fiertés » des homosexuels a fait un mort et 29 blessés. L’auteur, Abdul Ballout, était un islamiste fiché dès ses 16 ans et avait notamment tenté de rejoindre Daech. Lundi matin à Paris, un homme de 31 ans armé de couteaux et apparemment déséquilibré s’en est pris à trois femmes, dont une enceinte, avant d’être maîtrisé alors qu’il déclarait qu’Allah l’envoyait tuer… Face au développement de ce terrorisme artisanal et devant le retour d’une violence importée, l’Europe semble s’enfermer dans l’aveuglement.


René Girard nous avait prévenus. Les sociétés ne suppriment jamais la violence, elles apprennent seulement à la contenir. Toute civilisation n’est finalement qu’une tentative de la domestiquer, de l’enfermer dans le droit, de l’arracher au sacré. Lorsqu’elle redevient sacrée, lorsqu’elle retrouve une justification transcendante, elle cesse d’être un simple crime, elle redevient un devoir. C’est peut-être ce qui est en train de se produire sous nos yeux.

Un terrorisme devenu presque artisanal

Samedi soir 25 juillet, à Berlin, une Gay Pride est frappée. Un homme – un ressortissant germano-libanais de 21 ans radicalisé, selon la police allemande – fonce avec sa camionnette sur les participants avant de poursuivre son attaque à la machette, puis de prendre la fuite. Une femme a été tuée et vingt-neuf personnes blessées, dont plusieurs grièvement. L’agresseur a finalement été abattu par la police après une traque de vingt-quatre heures.

Lundi matin 27 juillet à Paris, porte de Clichy (17e arrondissement), un individu armé de deux couteaux de cuisine s’en prend à trois femmes de 19, 24 et 36 ans, dont deux sont gravement blessées à l’abdomen et dans la région lombaire, sans que leur pronostic vital soit engagé, selon le ministre de l’Intérieur.  L’agresseur a été maîtrisé grâce à l’intervention de courageux passants.  Des vidéos de la scène montrent l’homme criant notamment : « C’est Allah qui m’a ordonné. »

À Berlin, les autorités ont immédiatement dénoncé un nouvel attentat islamiste, tandis qu’à Paris on en a appelé à la prudence bien que le Parquet national antiterroriste (PNAT) a pris en main le dossier sans en avoir été officiellement saisi.

Les enquêtes établiront les responsabilités, les qualifications pénales et les motivations exactes. Elles doivent le faire avec la rigueur que commande un État de droit. Mais elles ne répondent pas à la question essentielle.

Pourquoi ces scènes deviennent-elles si fréquentes, si familières ? Pourquoi l’Europe, qui croyait avoir relégué cette violence aux marges de son histoire, la voit-elle réapparaître au cœur de ses villes ? Depuis une quinzaine d’années, le terrorisme a changé de visage. Les grandes organisations existent toujours, mais elles n’ont plus besoin de logistique complexe. Un véhicule, un couteau, une machette suffisent désormais à tous les illuminés au regard noir et au front vengeur, qui sont hélas légion. Le terrorisme est devenu individuel, improvisé, presque artisanal.

Mises en scènes macabres

Pourtant, cette simplicité est trompeuse. Le couteau n’est pas un hasard. Il n’est pas seulement une arme facile à se procurer. Il est un symbole. Il tue au contact, oblige l’assassin à regarder sa victime, transforme le meurtre en mise en scène. Il rappelle les égorgements filmés de Daech, les décapitations, l’assassinat de Samuel Paty, les lynchages, les supplices exhibés comme des trophées. Il appartient à une culture où la violence n’est pas seulement efficace, elle est signifiante. Autrement dit, la mort devient un langage.

Cette représentation n’est évidemment pas celle de l’ensemble du monde musulman. Elle serait injuste et absurde si on la lui attribuait globalement. Mais elle irrigue une partie de l’islam politique contemporain, du salafisme au djihadisme, en passant par toutes les formes de radicalisation qui réhabilitent la violence au nom du sacré.

C’est là que notre aveuglement commence. Nous continuons à raisonner comme si nous étions confrontés à une simple succession de faits divers, à des déséquilibres psychologiques ou à des trajectoires individuelles. Toutes ces dimensions existent sans doute, mais elles ne suffisent pas. Car ce qui voyage avec les hommes n’est pas seulement leur langue et leur cuisine, ce sont aussi des visions du monde. L’Europe n’importe pas uniquement des populations, elle importe parfois des imaginaires, des croyances, des rapports à la liberté, au droit, à la femme, à l’autorité, à la mort. Or certaines de ces représentations sont frontalement incompatibles avec la civilisation européenne. Notre erreur est d’avoir cru que toute culture finissait spontanément par adopter les catégories intellectuelles de l’Occident libéral.

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L’histoire enseigne exactement l’inverse. Une civilisation ne transforme pas instantanément ceux qui la rejoignent. Elle est aussi transformée par ceux qu’elle accueille. L’Europe moderne s’est pourtant construite contre cette violence. Pendant des siècles, elle connut les guerres de religion, les massacres, les supplices publics, les bûchers et les vendettas. Puis, lentement, au prix de conflits immenses, elle inventa autre chose. Elle substitua le droit à la vengeance, le juge au bourreau, l’Etat au clan, la discussion au poignard.

Ce patient travail de plusieurs siècles constitue peut-être le véritable miracle européen. Non parce que les Européens seraient moralement supérieurs aux autres peuples, mais parce qu’ils ont progressivement décidé qu’aucune vérité religieuse ou politique ne pouvait plus légitimer le meurtre. L’islamisme remet précisément ce principe en cause. Il ne tue pas au hasard. Les Juifs parce qu’ils incarnent une altérité insupportable; les  enseignants parce qu’ils transmettent un savoir indépendant de la révélation; les journalistes et les caricaturistes parce qu’ils revendiquent le droit de rire du sacré; les policiers parce qu’ils représentent la loi des hommes; les homosexuels parce qu’ils rappellent qu’une société libre reconnaît à chacun le droit de vivre selon son désir plutôt que selon une norme religieuse.

Notre civilisation attaquée

À chaque fois, ce n’est pas seulement une personne qui est visée, c’est une idée de la civilisation. Pourtant, bizarrement, notre premier réflexe consiste encore à détourner le regard. Nous devenons infiniment prudents dès lors que la religion est invoquée. Nous parlons de fragilité psychologique, de parcours chaotique, de radicalisation individuelle. Nous attendons, nous suspendons le jugement. Cette prudence est nécessaire lorsqu’elle est juridiquement justifiée, mais c’est pure lâcheté lorsqu’elle est intellectuelle.

Nous savons parfaitement reconnaître une idéologie lorsqu’elle provient de l’extrême droite. Nous savons en analyser les références, les filiations, les discours. Mais lorsqu’un homme tue en invoquant Dieu, l’idéologie semble soudain s’évaporer.

Comme si le véritable danger résidait moins dans le couteau que dans les mots employés pour le décrire. George Orwell écrivait que le premier devoir des intellectuels est de voir ce qui se trouve sous leurs yeux. Notre époque semble avoir choisi l’exercice inverse. Elle voit, mais refuse de nommer.

Une  civilisation ne disparaît pas seulement lorsqu’elle est conquise. Elle peut aussi mourir lorsqu’elle cesse de croire aux principes qui l’ont fondée. L’Europe avait fait reculer la violence sacrée. Elle découvre aujourd’hui qu’aucune conquête n’est irréversible. Les couteaux de Berlin ou de Paris ne sont pas seulement des armes. Ils sont les éclats d’une autre vision du monde, importée au cœur de sociétés qui avaient fait le pari, fragile mais magnifique, que le droit remplacerait définitivement le sacrifice.

Encore faut-il avoir le courage de reconnaître que ce pari est désormais mal engagé.

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