Pendant des millénaires, les terres gelées de l’Arctique ont joué le rôle d’un immense coffre-fort naturel, retenant prisonnières des quantités astronomiques de carbone. Mais sous l’effet de la hausse des températures, ce bouclier est en train de céder. Une nouvelle étude britannique vient de démontrer que la fonte de ce pergélisol ne se contente pas de libérer des gaz à effet de serre : elle modifie radicalement la structure même du sol. En devenant une véritable passoire, la terre menace désormais de relâcher un fléau sanitaire totalement invisible.
Un coffre-fort naturel métamorphosé en gruyère géant
Le pergélisol (ou permafrost) recouvre de vastes étendues de l’hémisphère nord. Loin d’être un simple bloc de terre froide, il abrite à l’échelle mondiale environ 1 700 milliards de tonnes de carbone figé. Pour donner un ordre d’idée de cette bombe à retardement, cela représente près du triple de la quantité de carbone qui flotte actuellement dans notre atmosphère.
Jusqu’à présent, les modèles climatiques anticipaient le fait que le dégel allait relâcher une partie de ce fardeau. Mais les expériences menées au laboratoire de pétrophysique de l’Université de Leeds, publiées dans la revue Earth’s Future, révèlent une dynamique physique jusqu’alors sous-estimée. En décongelant minutieusement des échantillons en laboratoire (passant de -18°C à +5°C), les chercheurs ont constaté que le réchauffement augmentait la perméabilité du sol de 25 à 100 fois.
La bascule critique s’opère dans une fourchette thermique extrêmement précise : c’est entre -5°C et 1°C que la mutation est la plus violente. Le sol gelé, autrefois totalement hermétique, s’ouvre littéralement, créant un vaste réseau d’autoroutes souterraines qui permet aux gaz de s’échapper massivement vers la surface.
La mécanique d’une boucle infernale
Pour le professeur Paul Glover, qui a dirigé ces travaux, cette perméabilité inattendue enclenche un redoutable effet domino. « L’hypothèse selon laquelle la fonte du pergélisol pourrait libérer suffisamment de gaz à effet de serre pour non seulement poursuivre, mais aussi accélérer le changement climatique est un peu plus près d’être confirmée », prévient-il.
Le mécanisme est celui d’une boucle auto-entretenue : les immenses quantités de carbone et de méthane libérées par la porosité du sol vont inévitablement accentuer le réchauffement global. Ce même réchauffement accélérera en retour la fonte d’un pergélisol dont la disparition est déjà estimée à 42 % d’ici 2050 dans la région circumpolaire arctique. Une urgence d’autant plus absolue que l’Arctique subit la crise climatique de plein fouet, se réchauffant actuellement quatre fois plus vite que le reste de la planète.
Source: DR
L’ironie scientifique des méthodes pétrolières
L’une des anecdotes les plus frappantes de cette avancée scientifique réside sans doute dans la manière dont elle a été rendue possible. Pour mesurer avec une telle précision la circulation des gaz au sein de cette terre en pleine mutation, les universitaires se sont retrouvés face à un mur technologique.
Comme l’a souligné le Dr Roger Clark, co-auteur de l’étude, l’équipe a dû se tourner vers des méthodologies de pointe qui n’avaient pas du tout été pensées pour l’écologie. C’est en empruntant et en adaptant des techniques de mesure initialement développées pour les besoins de l’industrie des combustibles fossiles (afin d’extraire pétrole et gaz des roches poreuses) que les scientifiques ont pu comprendre la mécanique de ce désastre environnemental.
Une nouvelle menace radioactive plane sur le Grand Nord
Si l’emballement des gaz à effet de serre focalise logiquement l’attention des climatologues, l’effondrement structurel du pergélisol ouvre la porte à un danger plus insidieux, aux conséquences immédiates et très localisées.
Le carbone et le méthane ne sont pas les seuls prisonniers à profiter de ce coffre-fort éventré. Les mesures complémentaires, réalisées quotidiennement par l’équipe, alertent sur des remontées massives de radon. Ce gaz d’origine radioactive, reconnu comme un puissant agent cancérigène pour l’homme, trouve désormais le chemin libre pour s’infiltrer jusqu’à la surface et s’accumuler dans l’air ambiant ou les habitations. Pour les populations autochtones et les résidents de ces régions nordiques, la fonte de la glace n’est plus seulement un désastre écologique : elle se double désormais d’une menace silencieuse pour leur santé publique.


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