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En devenant ministre de l’Immigration en avril dernier, François Bonnardel avait devant lui une tâche d’envergure : faire renaître de ses cendres le Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Il avait alors affirmé ne vouloir « oublier personne ». Mais si le ministre a annoncé mercredi que plusieurs « orphelins du PEQ » pourront emprunter cette voie d’accès vers l’obtention d’un certificat de sélection du Québec (CSQ) à compter du 2 juillet prochain, des candidats à l’immigration sont « encore oubliés », préviennent des experts en la matière.
Tout tourne autour des modalités de cette réouverture, explique en entrevue Yves Martineau, un avocat spécialisé en droit de l’immigration. La première fenêtre pour déposer sa candidature s’étirera jusqu’au 31 octobre, mais sera réservée à ceux qui étaient admissibles au PEQ en date du 19 novembre 2025, soit le moment où le PEQ fut aboli.
Or, pour le volet du PEQ qui concerne les diplômés, il faut avoir obtenu son diplôme dans les trois années avant de déposer sa demande, en plus de séjourner au Québec au moment de le faire. « Sauf qu’avant l’abolition du PEQ, il y a eu une suspension du volet pour les diplômés pendant 21 mois », mentionne celui qui est aussi coprésident de l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration.
« Si on enlève 21 mois à cette fenêtre-là, elle devient beaucoup plus petite. Pour les étudiants, si elle est passée, elle est passée : il n’y a pas de machine à remonter le temps. »
Permis de travail échus et déménagement
La situation est semblable pour le volet du PEQ qui concerne les travailleurs étrangers temporaires. Il faut, en date du 19 novembre 2025, avoir acquis une expérience de travail admissible d’au moins deux ans, en plus d’occuper un emploi au Québec au moment de faire sa demande — donc entre le 2 juillet et le 31 octobre.
« Si le permis de travail temporaire est venu à échéance entre la fin du PEQ et maintenant — et c’est le cas de bien des personnes —, la réouverture devient caduque pour eux parce que la personne peut ne plus être ici », poursuit Me Martineau.
Certains candidats à l’immigration ont aussi décidé de quitter le Québec pour d’autres pays ou d’autres provinces canadiennes en raison de la fin du PEQ.
Pour faire leur demande, ils devront donc revenir en sol québécois, a confirmé François Bonnardel en conférence de presse mercredi. « C’est justement pourquoi on ouvre quatre mois, du 2 juillet au 31 octobre. Il y a peut-être des gens en France ou au Maroc qui se disent : “Bien, moi, je répondais aux conditions.” […] Donc, peut-être que ces gens pourraient revenir au Québec et déclarer leur intérêt. »
Pour Laurence Trempe, avocate en droit de l’immigration, « c’est un peu utopique de dire que des gens qui sont venus s’installer ici puis qui, à cause de tous les changements qui ont été faits et de l’incertitude, ont décidé de tout abandonner et de retourner dans leurs pays, décideraient de tout relaisser derrière une nouvelle fois pour revenir ici ».
« Il n’y en aura pas des cas comme ça, parce que les gens, ça les a dégoûtés », indique Me Trempe.
Selon Yves Martineau, la date du 19 novembre 2025 et l’exigence de remplir des critères au moment de sa demande pourraient avoir été décidées afin de tenir la promesse de rouvrir le PEQ et de le faire tout en respectant les seuils d’immigration que s’est donnée le gouvernement.
« Mais dans les faits, il y a plusieurs milliers de personnes qui sont laissées-pour-compte dans ça. »
Choisir entre le PEQ et le PSTQ ?
Québec estime qu’il va recevoir de 8000 à 12 000 demandes dans la première fenêtre de demandes. D’autres fenêtres doivent également être ouvertes d’ici juillet 2028, mais le gouvernement n’est pas encore en mesure de détailler quelles formes elles prendront. Les nouveaux arrivants qui n’étaient pas admissibles au PEQ avant son abolition mais qui le sont devenus ensuite, devraient pouvoir profiter de ces ouvertures.
France Houle, professeure à la faculté de droit de l’Université de Montréal, analyse en entrevue que le gouvernement sait probablement combien de demandes ils devraient recevoir lors de la première vague, comme le ministère détient les informations sur les études ou les permis de travail de ces personnes.
Là où ça se corse, souligne celle qui enseigne le droit de l’immigration, c’est pour les cas de ceux qui espèrent obtenir la résidence permanente via les futures fenêtres de demandes du PEQ. « On ne sait pas qui va être diplômés, quels travailleurs vont décider de changer de métier parce qu’ils n’aiment pas ça », illustre-t-elle.
Pour Mme Houle, ce n’est donc pas un hasard qu’aucun détail n’ait été donné concernant les futures demandes, comme ces fenêtres ne peuvent survenir qu’après octobre, soit une fois les prochaines élections générales terminées. « Ça va devenir le problème du prochain gouvernement. »
Parallèlement à la réouverture du PEQ, le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), qui agissait comme son remplacement, sera toujours accessible. Comme la grande majorité des profils du PEQ sont en théorie admissible au PSTQ, plusieurs « orphelins du PEQ » ont effectué des demandes via le nouveau programme — qui s’avèrent souvent compliquées.
Légalement parlant, rien n’empêche de faire des demandes pour la même personne dans les deux programmes. C’est même ce qu’a recommandé de faire le ministre Bonnardel mercredi. Les deux programmes se culminent par l’obtention d’un CSQ, qui agit en quelque sorte comme un billet permettant de faire sa demande de résidence permanente auprès du gouvernement fédéral.
Un « goulot d’étranglement »
Un autre événement pourrait toutefois compliquer la donne : le 26 juin prochain marque la date où les demandes liées à la voie du regroupement familial seront de nouveau permises après près d’un an de suspension.
Toutes ces nouvelles demandes pourraient donc créer un « goulot d’étranglement » au ministère de l’Immigration, analyse Laurence Trempe. « Il va y avoir des délais qui vont encore allonger le processus, dit-elle. J’espère qu’ils ont énormément embauché pour traiter tout ça. »
Pour cette dernière, bien que le retour du PEQ soit perçu comme une bonne nouvelle dans le milieu, il s’agit aussi d’une décision « symptomatique » des décisions en immigration que prend le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) depuis son arrivée au pouvoir. « L’accès à la résidence permanente économique au Québec n’a cessé de changer : il y a eu des changements de critères, de la suspension et des abolitions. »
Et ces changements sont tels que les avocats qui se spécialisent en la matière ne peuvent se fier aux moutures des programmes et vont « toujours penser à comment prolonger le séjour temporaire », renchérit Yves Martineau.


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