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La relance d’un quartier au temps du tramway

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Le quartier Saint-Roch, épicentre de la crise de l’itinérance à Québec, attend l’« électrochoc » promis en campagne électorale par le maire Bruno Marchand. Ce plan de relance ambitieux, prévu dans le prochain mois, devra toutefois cohabiter avec les pelleteuses, les cônes orange et les entraves à la circulation qui ouvriront la voie du tramway. Dans l’attente du plus important chantier dans l’histoire de Québec, Saint-Roch oscille entre l’espoir d’un nouveau départ et la crainte de voir des rues éventrées l’étouffer.

Le printemps n’amènera pas que les bourgeons et les beaux jours cette année dans la capitale : il marquera aussi le coup d’envoi d’un chantier d’une ampleur inédite dans son histoire, qui prendra racine sur la presque totalité du tracé du tramway et modifiera durablement les habitudes de circulation d’une ville charpentée pour l’automobile.

Selon l’échéancier préliminaire soumis par la Ville, Saint-Roch commencera à goûter aux travaux dans la seconde moitié de 2026. Ce secteur de la Basse-Ville, flanqué par trois accès autoroutiers, doit déjà composer avec la crise du logement, un taux d’inoccupation commerciale chiffré à 17,8 % et une hausse visible de l’itinérance et de la toxicomanie depuis la pandémie.

Ce cocktail braque déjà une lumière médiatique peu flatteuse sur le quartier. À ces turbulences s’ajoutera bientôt un immense chantier qui bouleversera entre autres la circulation dans les rues Dorchester et de la Couronne, les deux principales artères qui traversent Saint-Roch dans l’axe nord-sud.

« Selon moi, ça va vraiment créer une onde de choc dans le quartier », croit Maude Turcotte, directrice générale par intérim de la brasserie artisanale La Korrigane.

La femme d’affaires parle en connaissance de cause : en 2021 et en 2022, c’est à la porte de son commerce qu’un chantier dû au tramway soulevait la poussière et le vacarme des marteaux-piqueurs — au grand dam de la clientèle habituée à fréquenter l’établissement et sa terrasse, l’« une des plus belles du quartier ». « Les gens allaient ailleurs », se remémore Mme Turcotte. « Ils voulaient une terrasse tranquille où on n’entend pas une drill à longueur de journée. »

La Korrigane, prise en étau par les travaux, avait constaté une « très grande baisse » de son achalandage en saison estivale, bien au-delà des craintes initiales. La Ville proposait une aide annuelle plafonnée à 30 000 $ pour adoucir les répercussions du chantier sur les chiffres d’affaires. « C’était bienvenu, mais ça ne couvrait pas toutes les pertes liées à cette construction-là », souligne Maude Turcotte. « Ça ne remplace pas la clientèle qui vient nous voir. »

« Gardez votre argent, et espérez… »

Ce programme d’aide aux commerçants affectés par les travaux a pris naissance pendant la réfection de la route de l’Église, en 2019-2020. À l’époque, l’administration de Régis Labeaume avait commencé à éventrer cette importante artère commerciale sans prévoir le moindre centime pour épauler les gens d’affaires affectés.

« C’étaient des travaux majeurs pendant au moins un an », se souvient Christian Laliberté, propriétaire de la librairie qui porte son patronyme. « J’ai des clientes, des dames d’un certain âge, que je devais reconduire tellement c’était difficile de se déplacer dans le chantier. C’est sûr que, si notre gagne-pain dépend d’une clientèle, un chantier devant la porte, ça rentre dans le corps. »

À force de se mobiliser, les commerçants de la route de l’Église avaient obtenu une plus grande attention de la part de la Ville — et une aide financière annuelle maximale de 30 000 $.

Mais c’était trop peu trop tard pour le restaurateur Mathieu Girard, qui a dû mettre la clé sous la porte de son restaurant Le Shack dans la foulée des travaux. « Je vais être franc : pour un commerce comme le mien, ç’aurait pris 30 000 $ par mois, pas par année », souligne-t-il aujourd’hui. L’arrivée imminente du chantier du tramway ravive des souvenirs d’« une des pires périodes » de sa vie — et laisse augurer le pire, à ses yeux, pour le quartier Saint-Roch. « Mes prédictions, c’est que 80 % des commerces vont fermer », estime-t-il. « Ce n’est pas que je n’aime pas le tramway, mais je ne comprends pas comment ils vont faire, si les chiffres d’affaires baissent de 40 à 50 %, pour continuer à payer leur loyer, leur électricité et les autres charges. »

« Le seul conseil que je peux leur donner, c’est : mettez vos sous de côté et essayez d’avoir le moins de dépenses possible. Gardez votre argent, et espérez que vous passerez à travers… » dit-il.

La Ville de Québec et CDPQ Infra, fortes des leçons apprises à la dure pendant la réfection de la route de l’Église et l’implantation du REM à Montréal, promettent de tenir les commerces informés du déroulement des travaux et de garantir l’accès aux établissements.

L’administration de Bruno Marchand a annoncé la bonification de l’enveloppe globale prévue pour dédommager les entreprises affectées par le chantier à venir. L’aide maximale, toutefois, est toujours plafonnée à 30 000 $ — et ce, même si l’indice global des prix à la consommation a bondi de 21,8 % entre 2020 et 2025, selon l’Observatoire québécois des inégalités.

Cauchemar à venir ou occasion à saisir ?

« Au minimum, ça devrait être indexé, parce que 30 000 $, je ne pense pas que ça va être suffisant pour aider les gens à survivre à ça », dit le chef de l’opposition à l’Hôtel de Ville, Stéphane Lachance.

Farouche adversaire du tramway depuis les balbutiements du projet, il estime qu’il sera « très difficile » de vivifier le quartier pendant les travaux. « Je suis très pessimiste face à ce qui s’annonce pour ces gens-là », prophétise l’élu dont le parti a récolté 13,15 % des voix dans Saint-Roch au dernier scrutin.

« La Ville promet d’animer Saint-Roch dans le cadre de la revitalisation, mais elle vient en même temps couper l’accès et retirer des stationnements », ajoute M. Lachance. « En plus, il n’y a aucun allégement fiscal, et les commerçants se plaignent des taxes trop élevées par rapport aux nuisances qu’ils vont subir à cause des travaux. Pour moi, on va vraiment attaquer la vitalité économique du coin. »

L’administration de Bruno Marchand attend de connaître l’échéancier que lui soumettront les entreprises embauchées pour la réalisation des travaux avant de se prononcer sur l’arrimage de son plan d’action 2026-2029 et du chantier du tramway. Elle a toutefois bien conscience de la dure traversée qui se profile à l’horizon des commerçants situés aux abords du tracé. Le maire disait se sentir, au moment d’annoncer les travaux à venir en 2026, « comme un parent qui dit à son enfant : “On va faire quelque chose qui va avoir des effets, mais qui va être, à long terme, très gagnant — et je vais prendre soin de toi.” »

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