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«La parole selon Habermas peut nous aider à sauver nos démocraties»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - À l’heure où les démocraties se sabordent, où la technologie s’érige en tyrannie, où le pessimisme gagne les esprits, la pensée de Jürgen Habermas nous délivre un message d’espoir, estime le philosophe Gérald Garutti. Il rend hommage au philosophe décédé ce samedi.

Gérald Garutti est philosophe et homme de théâtre, fondateur et directeur du Centre des Arts de la Parole, auteur de Il faut voir comme on se parle (Actes Sud, 2023).


Jürgen Habermas vient de mourir. Il était l’un des derniers philosophes à incarner un certain esprit européen. Celui qui s’est efforcé de sauver, après les catastrophes abyssales de l’humanité contemporaine, la promesse moderne d’une raison émancipatrice. Cet effort s’avère aujourd’hui crucial. À l’heure où les démocraties se sabordent, où la technologie s’érige en tyrannie, où le pessimisme gagne les esprits, la pensée d’Habermas nous renvoie à l’essentiel : l’humanisme n’est pas mort – à condition d’en prendre soin. Toute sa philosophie nous exhorte à fonder une parole véritablement humaine, sensée et partagée.

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Dans l’Allemagne d’après 1945 où advient Habermas, la pensée traverse un profond désenchantement. Après Auschwitz, Adorno et Horkheimer posent un diagnostic radical : la rationalité moderne s’est retournée contre l’humanité. Enivré de science, de technique et d’économie industrielle, le rationalisme des Lumières a abouti au système totalitaire. Avec les cataclysmes du vingtième siècle, l’idée même de Raison humaine devient suspecte. D’émancipatrice, la raison s’est faite aliénante. À ses idéaux humanistes – vérité, dignité, liberté, justice – elle a substitué ses impératifs technicistes – efficience, performance, productivité, rentabilité.

Après la mort des dieux – le Dieu-religion, le Dieu-tradition, le Dieu-métaphysique –, le XXIe siècle s’est doté du sien : le Dieu-technique. Lequel pousse la raison dans ses limites extrêmes – instrumentales. Une raison absurde réduite à l’optimisation algorithmique. Aux « eaux glacées du calcul égoïste » (Marx) rendu exponentiel par la machine. Avec pour seul critère l’efficacité. « La technique et la science assument aujourd’hui la fonction d’idéologie », déclare Habermas dès 1968. Mais refusant tout désespoir, il voit en l’ère post-métaphysique l’avènement de l’Homme – celui des Lumières, placé sous un autre jour.

Une éthique de la discussion

Oui, la raison possède une autre dimension qui la transcende. Une dimension intrinsèquement humaine. À la rationalité instrumentale, Habermas oppose ainsi la rationalité communicationnelle.

Sur quelles valeurs peuvent désormais se fonder nos sociétés ? Non plus sur une autorité transcendante mais sur le dialogue lui-même. Moins en ce qu’il vise que pour ce qu’il est : un processus fondamental, toujours recommencé, se déployant selon ses règles propres.

Toute parole véritable suppose de présenter des raisons. D’accepter la discussion des arguments. De reconnaître l’Autre comme interlocuteur valable – en dépit de tout. « J’appelle agir communicationnel une interaction dans laquelle les participants coordonnent leurs actions par la recherche d’un accord. » « L’entente est le but inhérent au langage. » Non pas influencer, manipuler ou vaincre – mais comprendre. Se comprendre. Une exigence que nous avons malheureusement abandonnée.

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Nous vivons une crise de l’espace public – son altération, peut-être même sa disparition. Elle tient en bonne part à une « colonisation du monde vécu ». Les logiques de système (machinisation, automatisation, optimisation) étendent toujours plus leur empire sur les sphères de la vie sociale. Elles détruisent le sens. La plupart de nos actions ne sont plus guère coordonnées par la discussion, mais par des médiums impersonnels et désincarnés auxquels nous souscrivons de plus ou moins bonne grâce.

Internet dissout l’espace d’argumentation rationnelle.

Habermas l’analyse dès 1962 : « Cet univers produit par les mass media n’a que l’apparence d’une sphère publique ». Et en 2006 : « Internet peut certes élargir la participation, mais il favorise aussi la fragmentation de l’espace public. » Internet dissout l’espace d’argumentation rationnelle. Radicalisation, simplification, polarisation, captation de l’attention : nos démocraties agonisent de débats rendus impossibles. Les bulles informationnelles les dispersent au point de les anéantir. À preuve les élections américaines de 2016 et 2024 : les utilisateurs conservateurs de Facebook ont été exclusivement exposés à des critiques de Hillary Clinton puis Kamala Harris et à des éloges de Donald Trump. Avec TikTok, X, Instagram et Facebook, nous vivons dans des univers hyperpersonnalisés incapables de se recouper.

Sans parole, sans échange, sans délibération, c’est la totalité du monde vécu qui se trouve réduit à néant. Celui où l’homme social actualise sa nature politique. Grâce auquel il agit, résiste, se libère. « Celui qui est incapable de vivre en communauté ou qui n’en ressent nul besoin parce qu’il se suffit à lui-même ne fait pas partie de la cité. Il est une bête ou un dieu. » (Aristote) Ce qui disparaît avec l’effondrement de l’espace public, c’est le fondement même de la démocratie. Notre époque a engendré des bêtes en pire. Plus promptes à grogner qu’à argumenter.

Refonder la démocratie

Alors, nos démocraties sont-elles condamnées ? Non, répond Habermas. À condition de se parler. Car la Raison suppose l’Autre. Et la démocratie nous suppose tous. « La démocratie commence dans la conversation » (John Dewey). Il est donc vital que nos démocraties organisent les conditions de la rencontre entre opinions opposées. « L’opinion publique se forme dans la discussion critique. »

Définir la démocratie par ses institutions ne suffit plus. Il s’agit avec Habermas d’en redessiner les contours, ceux du dialogue lui-même. Si la discussion a tout intérêt à (re)devenir le cadre moral minimal des sociétés contemporaines, c’est que la valeur des normes érigées dépend de la façon dont elles sont construites, c’est-à-dire démocratiquement. La parole publique oblige.

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L’ouverture anarchique à la dictature des opinions n’a fait que signer la fin des échanges. Échanges que la technologie s’ingénie à ensevelir toujours plus à coups de clics. Par sa mise en garde, la philosophie habermassienne nous délivre un message d’espoir qu’il nous faut entendre : il est fondamental de réapprendre à se parler. Le sort de nos démocraties en dépend.

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