Un brancard qui ne franchit pas le seuil d’une porte. Voilà, en une image, tout l’absurde du Centre hospitalier Sud-Francilien de Corbeil-Essonnes : un bâtiment flambant neuf de plus de 100 000 m², vitrine du « plus moderne de France » selon ses promoteurs, où certains passages s’avéraient trop étroits pour laisser filer un lit médicalisé. Ce détail, aussi cocasse que révoltant, n’est que la partie visible d’un fiasco bien plus vaste : celui d’un contrat qui a transformé un hôpital public en gouffre financier pendant près d’une décennie.
À retenir
- Un hôpital ultramoderne livré avec plus de 8 000 défauts de construction, dont des portes trop étroites
- Les loyers explosent de 38 à 52 millions d’euros annuels, rendant le modèle intenable financièrement
- L’État paie 80 millions pour sortir du contrat — mais réalise ainsi 600 à 700 millions d’économies
Sommaire
- Un chantier « hors normes » qui vire au cauchemar
- 8 000 malfaçons, et des portes trop étroites
- La facture qui explose, jusqu’au divorce à 80 millions
Un chantier « hors normes » qui vire au cauchemar
Tout commence en 2006. Le ministre de la Santé de l’époque, Xavier Bertrand, signe avec le groupe Eiffage le plus gros bail emphytéotique hospitalier jamais conclu en France. Le principe séduit : le groupe finance, construit, entretient et exploite le site, tandis que l’hôpital public paie un loyer pendant des décennies avant de récupérer les murs. Sur le papier, l’État gagne du temps et de l’argent sans avoir à emprunter. Dans les faits, ce montage se révélera l’un des plus coûteux de l’histoire hospitalière française.
Avec ses 110 000 mètres carrés de bâtiments, 1 017 lits et un effectif prévu de 3 500 agents, ce contrat de construction et d’exploitation est le plus important partenariat public-privé jamais signé en France, pour un investissement initial chiffré à 340 millions d’euros. Un projet pensé pour regrouper en un seul lieu 27 sites hospitaliers, un millier de lits et un bassin de 600 000 habitants. Sur le papier, une prouesse d’aménagement. Dans la réalité du chantier, tout va déraper.
8 000 malfaçons, et des portes trop étroites
L’ouverture de l’hôpital aurait dû avoir lieu en janvier 2011, mais le futur directeur, alerté par l’apparent manque de respect des normes de sécurité sanitaire, demande une expertise indépendante qui révèle plus de 8 000 malfaçons. Un chiffre qui donne le vertige pour un établissement censé incarner l’hôpital du futur. Derrière cette statistique brute, des dysfonctionnements très concrets : pannes électriques, groupe électrogène défectueux, équipements mal installés, eau non stérilisée dans certains circuits, mobilier inadapté à l’univers sanitaire. Et, parmi ces milliers de défauts, des portes dont les dimensions n’avaient tout simplement pas été calibrées pour le passage des lits et brancards, obligeant le personnel à jongler avec des couloirs conçus sans penser à leur usage premier : faire circuler des patients.
Autre épisode révélateur : en avril 2011, une panne arrêta les quatre groupes électrogènes immédiatement après qu’Eiffage eut coupé l’électricité, ce qui entraîna la montée en température de fluides caloporteurs et une intervention nécessaire des pompiers. Un hôpital neuf qui appelle les pompiers pour ses propres installations techniques : difficile de trouver plus symbolique.
Résultat, livré le 17 janvier 2011 comme prévu, l’établissement aurait dû ouvrir ses portes quatre mois plus tard, mais l’accueil des premiers malades n’interviendra finalement pas avant le premier trimestre 2012, soit avec un an de retard. Le déménagement concernait tout de même 3 000 salariés au total. Le directeur de l’établissement, épuisé par les tensions avec Eiffage et le ministère, finira même par démissionner avant l’ouverture. Un symbole de plus dans cet enchaînement de ratés.
La facture qui explose, jusqu’au divorce à 80 millions
Le vrai poison, c’est le loyer. Prévu initialement autour de 38,8 millions d’euros annuels durant trente ans, il grimpe rapidement. Selon les données transmises à l’Assemblée nationale, l’hôpital a versé 38 millions d’euros de loyer à Eiffage en 2011, 49 millions d’euros en 2012, puis 52 millions d’euros l’année suivante. Une trajectoire intenable pour un établissement qui, selon les mêmes documents parlementaires, ne pouvait dégager qu’une dizaine de millions d’autofinancement par an et devait solliciter des aides exceptionnelles de l’Agence régionale de santé pour tenir debout.
La Cour des comptes ne mâche pas ses mots. Dès 2010, elle estime que le recours à une maîtrise d’ouvrage publique financée par l’emprunt aurait été une solution moins coûteuse, moins hasardeuse et surtout davantage maîtrisable pour l’établissement. Un rapport de la chambre régionale des comptes ira jusqu’à qualifier le montage d’
« opération juridique » aux conséquences désastreuses pour les finances publiques franciliennes, puisque la compensation du surcoût de loyer finissait par peser sur l’enveloppe régionale destinée à l’ensemble des hôpitaux d’Île-de-France, et non plus seulement sur cet établissement.
Face à l’impasse, l’hôpital et l’État choisissent finalement de racheter le contrat plutôt que de continuer à payer indéfiniment. Le PPP du CHSF est particulièrement visé par la Cour des comptes dans son rapport du 12 février 2014, qui pointe les réserves émises dès la signature. Dans la foulée, le bail emphytéotique hospitalier est dénoncé et un accord trouvé entre les parties, la sortie négociée se soldant par une indemnisation de 80 millions d’euros versée à Héveil, filiale d’Eiffage. Une somme colossale, mais jugée moins coûteuse que de continuer à honorer un loyer annuel qui avait alors atteint 48 millions d’euros par an jusqu’en 2041.
Le calcul, aussi cynique soit-il, tenait la route : selon les estimations du CHSF lui-même, l’économie pour la puissance publique était comprise entre 600 et 700 millions d’euros en sortant du contrat plutôt qu’en le poursuivant jusqu’à son terme. Aujourd’hui encore, cet hôpital reste cité dans les débats parlementaires comme l’exemple type des dérives du « tout privé » appliqué à la construction hospitalière, un cas d’école que la Cour des comptes a utilisé pour recommander, dans son rapport de 2014, que chaque établissement se dote désormais d’une véritable structure de suivi de projet avant de signer ce genre de contrat.
Sources : dailygeekshow.com | doctolib.fr


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