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La fille qui ne pleurait jamais

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Une des choses que je préfère du métier d’éditrice, ce sont les rencontres humaines qu’il me permet de faire. Avant qu’un livre n’atterrisse dans vos mains, il y a un long processus, qui prend environ un an et demi, parfois plus. Les auteurs sont souvent pressés, ils ont hâte que leur livre sorte, et je les comprends — c’est pareil pour moi quand je porte mon chapeau d’autrice.

Durant le processus éditorial, un lien se développe entre l’auteur et son éditrice. L’édition n’est pas une science exacte ; il faut s’assurer que la vision qu’on a du texte et la direction qu’on projette de lui donner concordent avec celles de l’auteur.

J’ai observé que les meilleurs écrivains — ceux qui ont un talent éclatant, un imaginaire et une voix uniques — sont généralement ceux avec qui c’est le plus agréable et facile de travailler. Ceux qui en arrachent un peu plus sont souvent prompts à remettre en question les règles du langage et à tordre la syntaxe…

Dans les bulles-commentaires et les annotations, un dialogue s’établit au fil des différentes versions du manuscrit. Au cours de cet échange, deux sensibilités s’apprivoisent. Au bout du processus, quand le livre entame son voyage dans le monde et que le travail éditorial prend fin, on comprend parfois que, dans les notes en marge du texte, une amitié est née.

Les écrivains, même quand ils n’écrivent pas dans le registre autobiographique, se dévoilent beaucoup. En lisant leurs livres, on découvre les sujets qui les préoccupent, les fascinent ou les obsèdent, une manière d’appréhender la vie, de résoudre les problèmes, d’habiter le monde. Les mots qu’ils choisissent et le ton qu’ils adoptent en révèlent long sur eux. En les lisant, on apprend à les connaître intimement.

Samedi dernier, un auteur dont je suis l’éditrice m’a invitée à son anniversaire. Soirée d’été parfaite à Montréal, température tropicale, nos petites cours urbaines fleuries, « chixées » dans un camaïeu de vert. Il y a sept ou huit personnes que je connais peu ou pas autour de la table, mais, tout de suite, comme ce sont les amis d’un écrivain que je connais par le texte et avec qui je m’entends bien, je me sens en terrain familier, et je balance une confidence, comme ça, cinq minutes après m’être assise avec eux sur la terrasse.

— Je ne pleure jamais.

— Hein, comment ça ?

— Je suis trop sensible. À un moment, j’ai compris que j’avais un choix à faire : pleurer tout le temps ou ne jamais pleurer. La décision a été facile à prendre, car ne pas pleurer est plus pratique. Je ne pense pas avoir fait le bon choix, mais, maintenant, il est trop tard pour reculer.

— Ben voyons !

— Ça ne m’empêche pas d’être émue, souvent. Parfois, quand je suis triste, je sens que brailler un bon coup me ferait du bien, mais je ne me rappelle plus comment faire.

— Faut que tu mettes ça dans un de tes livres ! me dit l’ami-écrivain.

— Ah oui, faudrait que j’essaie. Peut-être dans une nouvelle.

Ou dans une chronique. Le rosé coulait à flots, un shortcake aux fraises est apparu sur la table, on a chanté bonne fête, et l’écrivain a fait un vœu. La compagnie était bonne. À un moment donné, une joke impliquant Sam Gamegie dans Le seigneur des anneaux a fusé.

— Avez-vous pogné la réf ? s’est enquis le blagueur.

Quand j’ai découvert l’univers de Tolkien, en 2001, avec le premier film de la trilogie, j’en suis devenue obsédée. J’ai évidemment tout lu, relu et je réécoute chaque année La communauté de l’anneau dans le temps des Fêtes. J’adore quand il est diffusé en plein milieu de l’été et que je tombe dessus par hasard. Les batailles qui s’ensuivent dans les tomes deux et trois m’intéressent moins, mais le déploiement de cet univers si riche et l’union des personnages me fascinent complètement. Sans oublier les arbres qui parlent — je n’en reviendrai jamais. Bref, j’avais complètement pogné la réf. J’ai osé une deuxième confidence.

— Le soir pour m’endormir, j’imagine que je suis un personnage de la Communauté de l’anneau qui évolue avec le reste de la troupe.

— Lequel ?

— Je m’en suis créé un, dis-je, un mélange d’elfe et d’humaine. Je n’ai pas l’immortalité des elfes, mais j’ai leur sensibilité et aussi les oreilles pointues. Le soir, si je dois dormir par terre en forêt, de jeunes daims, biches, renards, marmottes, ratons laveurs viennent se coucher tout autour de moi pour me tenir chaud. Je suis l’amie des animaux de la forêt.

Tout à coup, je comprends que je m’adresse à des gens dans la quarantaine — des professeurs, professionnels de la santé, un ingénieur — que je connais depuis une heure… Est-ce trop geek ? En ai-je révélé trop, trop vite ? Au contraire, c’est comme si j’avais ouvert un sas dans lequel tout le monde avait envie de s’engouffrer. Chacun avait son petit scénario pour s’apaiser avant de basculer dans le sommeil. Une des convives a révélé qu’elle pensait au plan de coupe d’une maison où tout le monde se repose, bien à l’aise dans son lit. Un autre a dit que ce qui l’aidait à s’endormir, c’était de s’imaginer en héros en plein combat dans une bataille épique.

— Tu t’endors tout en te battant à l’épée ? ai-je demandé au prof de mathématiques mélomane.

— C’est curieux, mais oui.

Celui qui avait fait la joke du Seigneur des anneaux y est allé d’un aveu qui a surpris les autres.

— Nous sommes réunis toute la gang dans un chalet de bois. Dehors, il vente fort, c’est la tempête, mais nous, nous sommes ensemble, en sécurité, au chaud, chacun dans son petit lit douillet.

J’ai alors pensé à mes moutons. Les compter ne m’a jamais aidée à m’endormir, car la perspective d’en égarer un m’empêche de me détendre. Je les ai déjà espionnés dans la bergerie, à la fin d’une journée. Malgré les petites chicanes du jour, ils se regroupent et se collent les uns aux autres, boules blondes, crémeuses, ocre, sombres… Ils forment, au moment de s’endormir, un édredon laineux vivant, pour se reposer et refaire leurs forces. Unis, protégés, ensemble : c’est ce que recherchent les êtres vivants quand, vulnérables, ils désirent s’abandonner au sommeil, mais pas seulement. Se lier aux autres, s’ouvrir et « connecter », comme en ce soir parfait de juin, dans une foule ou autour d’une table, serait-ce la clé ou le secret pour être heureux ? Cela m’émeut, oui, un peu, mais je ne pleure pas.

Écrivaine, éditrice, chroniqueuse, Marie Hélène Poitras écoute la petite musique du monde et cherche des mots justes et aiguisés pour le raconter.

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