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L’incroyable résurrection de la Pomme de Discorde

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Bien avant L'Iliade et L'Odyssée, la mythologie grecque nous raconte la Pomme d'Or : vexée de ne pas avoir été invitée aux noces de Pélée et Thétis, Eris, déesse de la Discorde, jette sur l'Olympe une pomme d'or qui doit revenir à "la plus belle des déesses". Oui mais, laquelle ? Jupiter, prudent, refuse d'arbitrer entre son épouse Junon, sa fille Athéna et Vénus, et délègue le choix à Pâris, réputé expert en jolies femmes : aisément influençable, le fils de Priam optera pour la déesse de la beauté, car elle lui a promis l'accès à la plus belle femme du monde, Hélène de Sparte.

On connaît finalement mieux la suite (la guerre de Troie, qui a nourri nombre de livrets d'opéra) de cette pomme de discorde, pourtant restée dans le langage courant. Pour fêter ses cinquante ans, le Festival de musique ancienne d'Innsbruck a eu la bonne idée d'exhumer un ouvrage oublié qui relate l'histoire par le menu : Il Pomo d'Oro, opéra en un prologue et cinq actes de Pietro Antonio Cesti créé à Vienne en juillet 1668. Avec 47 rôles, 23 changements de décors et 6h15 de musique, l'œuvre était à ce point monumentale qu'elle ne fut jamais rejouée alors, une partie de la partition étant même perdue.

C'est à Innsbruck que Cesti (1623-1669) s'était avant tout illustré, et c'est donc logiquement que le chanteur et chef belge René Jacobs, expert en opéra italien du Seicento et directeur artistique du festival pendant plus de vingt ans, exhuma dans la capitale tyrolienne deux de ses opéras : L'Argia et L'Orontea. Et aujourd'hui encore, le concours de chant baroque organisé chaque été y porte le nom de Cesti. Tout était donc réuni pour oser, en cette année de jubilé, une résurrection de ce Pomo d'Oro réputé injouable.

Ched d'œuvre absolu

À l'arrivée, on découvre un chef-d'œuvre absolu, d'autant plus admirable que le niveau reste élevé d'un bout à l'autre des 6h15 de musique – réparties ici sur deux jours comme à la création. Cesti multiplie les airs et ose des ensembles avec une richesse mélodique constante, en variant les climats – dans la grande tradition de l'opéra vénitien, même s'il était lui-même toscan – entre drame, tendresse et comédie et avec en sus des passages instrumentaux somptueux. Le livret de Francesco Sbarra est plein d'esprit et, si l'on peut éventuellement trouver qu'un script doctor aurait peut-être mieux dosé et agencé les péripéties multiples si la fonction avait existé à l'époque, le texte est concis et plein d'humour. Les 47 personnages n'ont forcément pas tous la même importance mais, tant parmi les dieux que parmi les humains, certains sont finement caractérisés.

Mais la réussite du projet tient aussi, forcément, aux interprètes, à commencer par Ottavio Dantone et son excellente Accademia Bizantina. Entre reconstitution des parties manquantes (la musique des actes III et V dont on n'a que le livret), réalisation orchestrale de la partition et direction des deux soirées (depuis son clavecin) en maintenant un influx nerveux constant, l'actuel directeur musical du festival entre dans la légende pour une réalisation vraiment exceptionnelle. Mais le metteur en scène Fabio Ceresa et son équipe méritent autant de louanges. Avec des moyens financiers limités pour les décors mais beaucoup d'inventivité (de grandes photos découpées équivalentes aux toiles peintes de l'époque) pour respecter l'alternance de lieux, avec des moments classiques (somptueux costumes anciens pour les dieux) et d'autres modernisés (les vents sont des dictateurs d'aujourd'hui, dont l'un en costume bleu, chemise blanche et casquette rouge floquée 2028), avec de vraies machineries qui descendent des cintres et surtout avec une direction d'acteurs précise, Ceresa réussit à rendre le récit compréhensible tout en évitant au public de se lasser.

Impossible de citer ici les 20 chanteurs, tous excellents, qui se partagent les 47 rôles, mais coups de cœur pour le ténor Alberto Allegrezza (à qui revient l'inévitable et inénarrable rôle de nourrice), la basse Rocco Cavalluzzi (Momus le go-between), l'émouvant contre-ténor Rémy Brès-Feuillet (Aurindo l'amoureux transi) et la bouleversante alto Mathilde Ortscheidt (la bergère Ennone, abandonnée par Pâris).

Innsbruck, Landestheater, les 11 et 12 et 15 et 16 août, CD annoncé ; le festival se poursuit jusqu'au 30 août avec notamment "Atalanta" de Haendel ; www.altemusik.at

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