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L’IA peut-elle créer ?

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Une opinion de Serge Goldman, professeur de l'Université, ULB

À l'heure où d'aucuns attribuent une "pensée" à des outils dont l'être humain se dote pour amplifier la sienne, il est sans doute utile de repenser la pensée. Il est pratique alors d'adopter l'approche de René Descartes, de se concentrer sur la pensée rationnelle, celle que l'on qualifie de cartésienne, et de mettre au rebut ce qui n'en est pas, les sensations et émotions, qui elles-mêmes, se déclinent en pulsions et impressions, et plus loin encore en ressentis, espoirs et regrets.

En revenir à Descartes permet d'évoquer son "erreur" (1), celle de ne pas avoir perçu que rationalité et affectivité sont indissociables. Elle a son importance dans les débats sur l'intelligence artificielle (IA) conçue pour seconder, et même surpasser, la rationalité de l'intelligence humaine. Descartes s'étant trompé, l'IA ne reproduira jamais l'intelligence humaine, puisque les émotions qui lui sont intrinsèques sont indissociables du corps, de ses sensations, de ses réactions. Mais les émotions ne suffisent pas à faire la part des choses entre la chose, l'IA, et l'humain. La différence irrémédiable entre les intelligences artificielle et humaine réside sans doute dans un insondable pouvoir de notre pensée, la créativité.

Dans ce débat, créer n'est pas produire. L'IA produit des choses qui présentent parfois certains traits propres à ce que crée l'être humain. Cette capacité à produire des choses qui s'apparentent à ce qui est créé suscite des émerveillements : "Bon sang, l'IA fait du Mozart mieux que Mozart !" Pour dépasser ce jugement lapidaire, une dimension inhérente à la créativité doit être rappelée. La création ne surgit pas ex nihilo dans le cours de notre pensée. Même si elle paraît spontanée, la création est portée par une activité mentale, pour une part inconsciente, qui la précède et l'accompagne. Ceci n'exclut pas l'intervention du hasard, la fameuse sérendipité qui nous valut la découverte de la pénicilline. En réalité, l'éclair de génie est une flamme surgie d'une braise incandescente. Lorsqu'Archimède s'écrie "Eureka !", la solution avait cheminé dans son esprit jusqu'à l'instant de grâce où elle déborde dans toute sa clarté, comme l'eau de sa baignoire quand il s'y plonge.

Face à l'IA, quelle place pour la Théorie de l'Esprit ?

Le simple fait que la création résulte d'un cheminement dans un esprit humain différencie de façon définitive et irrémédiable la créativité d'une intelligence naturelle et vivante de ce qui actionne le moteur de l'IA. Un processus qui ne reproduit pas le passage dans les méandres d'un esprit humain n'a pas le pouvoir de créer.

Les personnes qui créent ont été conduites à créer. Le pouvoir créateur est animé et nourri par les événements de la vie, reconnus ou non par ces personnes. Beaucoup d'entre elles ont trouvé dans la création la manière de surmonter, effacer, ou "vivre avec", des circonstances de vie qui s'avèrent la source et l'agent de leur engagement créateur. Cette impulsion créatrice surgit souvent tôt dans la vie. L'année passée, deux événements ont fourni des exemples poignants d'œuvres qui doivent aux circonstances vécues d'avoir vu le jour. La puissance des tableaux d'Artemisia Gentileschi, exposés à Paris, est lue avec en toile de fond la relation à son père, et le viol qu'elle subit très jeune dans l'atelier de celui-ci (2). Les hommages rendus à Robert Badinter à l'occasion de son entrée au Panthéon ont évoqué ce que son œuvre juridique doit à ce jour où il assista à l'arrestation de son père qui mourra en déportation (3). Les exemples sont à ce point multiples qu'on en vient à penser que toute création a germé dans un terreau que seule une existence humaine peut constituer et enrichir, au hasard de la vie.

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Aussi, l'intention dans la création apparaît indissociable de l'œuvre. Que ce soit en art, en science ou dans d'autres domaines, il est incontestable qu'une intention a mené au geste créateur. Même vile, pauvre ou condamnable, elle a présidé à la création. Le point n'est pas de savoir si l'intention influence la "qualité" de l'œuvre, mais de constater qu'une personne qui crée en a vécu l'intention. Rien de ce qui est agi n'est dénué d'intention au sens très général du terme, qui comprend celui où l'entendent les neurosciences. Tout mouvement, y compris de la pensée, est le produit d'une impulsion qui entre ou non dans le champ de la conscience. Cette impulsion naît d'une interaction entre une myriade d'agents neuronaux de sorte que l'action décidée résulte d'une "volonté", d'une "analyse", puis d'une "mise en œuvre", qui incorporent des éléments de ce qui a été perçu et vécu, consciemment ou non.

Création sans intention s'avère donc inconcevable. Sans intention, un objet peut être produit, mais non créé. Parce qu'elle n'est pas animée d'une intention, telle qu'ici brièvement définie, l'IA ne crée rien.

On objectera que la machine IA peut livrer son produit accompagné d'une intention. Les robots conversationnels peuvent ainsi joindre un objectif aux réponses qu'ils donnent. Mais cette prétendue intention n'en est pas une ; elle n'en a ni l'histoire mentale ni l'inscription psychique, elle sonne creux. Au mieux, elle reproduit l'amalgame statistique d'intentions collectées dans un espace virtuel où elles se sont exprimées. L'IA présente alors sa création comme le fruit d'une intention, mais il s'agit de celle, collective, d'une communauté confuse de personnes qui ont créé une œuvre et en ont un jour parlé. Cueilli sur un arbre sans racines et sans nom, est-ce un fruit, ou un mirage ? Fruit ou mirage, création ou produit, quelle importance, diront certains, pour peu que ça ait de la valeur et que ça plaise ! Tiens, au fond, l'IA peut se prévaloir d'une intention : gagner en valeur et plaire. Que demander de plus ?

Sources et références :

(1) "L'Erreur de Descartes", Antonio R. Damasio, Odile Jacob, 1995.

(2) "Artemisia, sensuelle, violente, première femme "peintre star"", La Libre, 19-04-2025.

(3) "Robert Badinter "entre au Panthéon avec les Lumières" et "les principes de l'État de droit", dit Macron", La Libre, 9-10-2025.


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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