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«Républicain», enfin un mot qui construit

1 day_ago 57

         

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Le Parti québécois promet, dans son livre bleu, qu’un Québec indépendant sera une république. Cela pourrait bien être le meilleur coup de marketing du mouvement depuis cinquante ans.

Il y a un exercice que tout publicitaire a fait cent fois. On inscrit au tableau tous les mots qui décrivent un produit, puis on les raye un à un jusqu’à celui qu’on pourra posséder. Pas le plus exact : le plus vendeur. Celui qui nomme ce que la marque deviendra, jamais ce qu’elle quitte. Les gourous du marketing Al Ries et Jack Trout en ont fait une bible, Positioning, dont la première règle tient en une phrase : une marque ne se bâtit pas sur une négation.

Refaisons l’exercice pour le projet indépendantiste. Trois mots au tableau : « séparatiste », « indépendantiste », « souverainiste ». Je les raye tous les trois.

Regardez-les bien. « Séparatiste » décrit une rupture, et le fait du point de vue de celui qu’on abandonne — c’est le mot de l’autre, jamais le sien. « Indépendantiste » a de la colonne, mais reste défini par le cordon qu’il tranche : indépendance de. Le « de » fait tout le travail, et le « de », c’est le Canada. Dès que le Canada entre dans la phrase, on plaide un divorce au lieu de fonder un pays.

« Souverainiste », lui, fut le coup de génie supposé. René Lévesque, fin stratège et communicateur, avait compris qu’« indépendance » faisait peur et avait inventé la souveraineté-association : doux, technocratique, présentable à un conseil d’administration. On a adopté la respectabilité au prix du sens. Souverain sur quoi, vers quoi, pour quoi ? C’est un mot de procédure déguisé en destination. On peut tenir un référendum là-dessus et ne pas savoir ce qu’on a voté. Ce qui était précisément l’intention en 1980.

Voilà le point aveugle des trois : ce sont des mots de soustraction. Ils pointent tous vers l’arrière, vers la chose qu’on retranche. Le tableau est noirci, et le mot qu’on pourrait posséder n’y figure toujours pas.

Il aura fallu le livre bleu pour l’écrire. Un Québec indépendant, promet le Parti québécois, sera une république. Républicain. Le voilà, peut-être, enfin, le mot.

Il efface le « de ». Il n’y a plus de second contractant dans la transaction. Une république n’est pas une indépendance-par-rapport-à-quelque-chose. C’est une forme d’autogouvernement qu’on a ou qu’on n’a pas, et qu’on bâtit de la même façon que le voisin s’appelle Ottawa ou personne. C’est le premier mot de tout le lexique qui se définit par ce qu’on érige plutôt que par ce qu’on déserte.

Et il tombe à pic. Le livre bleu ne plaide pas vraiment le droit constitutionnel quand il écrit qu’il ne reste que 43 monarchies dans le monde. Il plaide la banalité. La monarchie est l’anomalie. La république, c’est le réglage par défaut d’un pays ordinaire. Or, on ne proclame pas une république comme on proclame une indépendance. On cesse simplement d’être le cas bizarre dans la pièce. Et on devient une nation normale.

Reste l’objection, et elle est sérieuse. Le mot a beau construire, le mécanisme, lui, soustrait toujours. On peut faire campagne deux ans sur la république ; le jour du vote, le bulletin demandera encore, au fond : voulez-vous partir ? La question est structurellement une soustraction, et la procédure a fâcheusement tendance à gagner le cadrage, parce que c’est la partie qui se trouve, terriblement, sur le bulletin. Tout l’enjeu se loge dans cet écart : entre le nom sur lequel on veut courir et le verbe que le référendum impose.

J’ajoute une ironie que les séparatistes/indépendantistes/souverainistes savoureront peu. Le seul mot qui leur offrirait enfin une marque positive en un seul terme est aussi le seul qui se retourne dès qu’il traverse la frontière linguistique. En français, « républicain » charrie le plus noble héritage civique qui soit. La république y épouse à merveille l’image que le Québec se fait de lui-même. Mais si quelqu’un se présente comme « a Republican » en visite dans le Maine, il sera rangé dans le parti de Trump.

Mais ne nous trompons pas sur l’essentiel. La vraie portée du mot n’est pas sémantique, elle est tactique. C’est la différence entre un mouvement qui demande aux gens d’être courageux et un qui leur demande d’être normaux. Le courage épuise et il expire. La normalité, elle, compose les intérêts. « Nous bâtissons une république, comme les pays ordinaires » est une phrase dans laquelle un électorat fatigué pourrait s’installer calmement.

Si le Parti québécois a réellement saisi cela — si le mouvement cesse de demander aux Québécois de sauter pour leur demander de s’installer —, alors le livre bleu est un document plus redoutable que ses critiques le croient.

Reste à voir si les « indépendantistes » du Québec voudront se dire républicains. Mais qu’ils l’aient trouvé, ça, c’est déjà du bon marketing.

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