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Des membres de la communauté franco-albertaine tirent la sonnette d’alarme quant à l’effacement perçu de la particularité francophone patrimoniale au Campus Saint-Jean (CSJ).
Un regroupement souhaite maintenant mobiliser la communauté en attirant l’attention sur ces décisions.
Une rencontre publique avec la communauté est donc prévue le mardi 16 juin à l'église Saint-Thomas d’Aquin d’Edmonton à 19 h.
Effacement de l’identité franco-albertaine?

Le professeur à la retraite du Campus Saint-Jean Carol Léonard s'inquiète de ce qu'il perçoit comme l'effacement de l'identité historique de l'établissement d'enseignement francophone.
Photo : Radio-Canada / Agéé Tshibula
Carol Léonard, professeur à la retraite du Campus Saint-Jean, fait partie du Collectif d'anciens professeurs de l'Université de l'Alberta et de leaders de la communauté franco-albertaine, qui se mobilise sur ces enjeux. Est-ce qu’il y a une volonté de liquidation de la francophonie albertaine? se demande Carol Léonard.
Le Collectif tente d’obtenir des réponses, notamment avec des demandes d’accès à l’information après différents bouleversements liés au patrimoine francophone observés ces dernières années.
Radio-Canada a pu s’entretenir avec une dizaine d’autres membres actuels du personnel et d'anciens employés du Campus Saint-Jean qui ont aussi soulevé de nombreuses inquiétudes quant à la perte du patrimoine francophone. Parmi eux : du personnel responsable des études, des professeurs et d'anciens professeurs de domaines variés, ainsi que des employés administratifs.
Des changements qui inquiètent

À gauche : la fresque murale d'origine, datant des années 1990. À droite : le mur nouvellement rénové par l'Université de l'Alberta.
Photo : Radio-Canada
Des gens à qui nous avons parlé dénoncent également le retrait des cadres montrant d'anciens diplômés et des personnes qui ont joué un rôle important dans la communauté francophone. Plus particulièrement, mentionnons le retrait d’une rosace réalisée par France Levasseur-Ouimet pour le centenaire du Campus Saint-Jean.

La salle Onésime-Dorval a été démantelée en 2023. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
La dizaine de personnes avec qui Radio-Canada a discuté dénoncent toutes ce qu’elles appellent un manque de consultations sur ces choix de l’administration du Campus Saint-Jean.
L'identité francophone du campus, ce n'est pas la même chose qu'avant, déplore une employée administrative à qui Radio-Canada a accordé l’anonymat parce qu'elle craignait des représailles.

Paul Dubé est un membre important de la communauté franco-albertaine. Aux côtés de Jean-Claude Mahé et d'Angéline Martel, il s'est rendu jusqu'en Cour suprême pour obtenir le droit, pour les francophones, d'ouvrir et gérer leurs propres écoles.
Photo : Radio-Canada / Emmanuel Prince-Thauvette
Paul Dubé est membre du Collectif et ancien professeur du Campus Saint-Jean, mais aussi l'un des militants clés pour l’éducation francophone en Alberta. Son constat est accablant.
C'est une question identitaire, c'est une question d'avenir. C'est une question personnelle pour la communauté. Si elle veut exister, si elle doit exister, il faut qu'on refuse ce genre de choses.
À 77 ans, celui qui est considéré comme l'un des héros des luttes francophones en Alberta est bouleversé par les récentes décisions. Vous savez, moi, je vieillis. Je ne suis pas en parfaite santé, et ça me touche profondément, et ça me fait peur, parce qu'il y a tellement de batailles qu'on a menées pour en arriver là, et maintenant, on se retrouve avec ça. On ne peut pas simplement s'en laver les mains, dit-il.
Alain Nogue, figure de proue de la communauté francophone, est d'accord avec M. Dubé. Selon lui, ce qui se passe au Campus Saint-Jean est un projet qui veut effacer la francophonie. Comme les autres personnes consultées par Radio-Canada, il rejette la responsabilité sur l’administration.
Les membres du Collectif veulent présenter les informations qu’ils ont recueillies ces derniers mois à la communauté francophone d’Edmonton et entamer une discussion sur leurs inquiétudes.
Professeur de longue date qui a pris sa retraite le 30 juin 2024, Carol Léonard affirme qu’il serait resté plus longtemps au Campus Saint-Jean si la situation était différente.
Assistant à ces choses-là, essayant malgré tout de comprendre, de demander, mais sans recevoir de réponses satisfaisantes, ça devenait, oui, assez lourd, avoue-t-il.

L'Université de l'Alberta a retiré un panneau unilingue devant le Campus Saint-Jean et a installé un nouveau panneau bilingue après une levée de boucliers de la communauté.
Photo : Fournie
Réponses de l’université
Nous sommes conscients des préoccupations soulevées par ce groupe et y avons répondu à plusieurs reprises au cours des 12 derniers mois. [...] Il est important pour nous d’affirmer très clairement que nous ne cherchons en aucun cas à effacer l’histoire ou à oublier le passé. Nous continuons à honorer les fondements uniques du CSJ, en respectant ces liens avec le passé et le tissu culturel qui existe aujourd’hui, a mentionné, par voie de communiqué, l'administration du Campus Saint-Jean, en réponse à la rencontre prévue mardi.
Nous avons la responsabilité de reconnaître les torts historiques. Nous devons veiller à ce que nos campus soient inclusifs et accessibles à tout le monde, affirment les relations externes du Campus Saint-Jean dans le message.

Le Campus Saint-Jean est le seul établissement universitaire francophone de l'Alberta.
Photo : Radio-Canada / Eve Côté
Concernant les inquiétudes du Collectif, le bureau de la vice-rectrice de l’Université de l’Alberta a répondu dans un message envoyé le 1er juin 2026 dont Radio-Canada a obtenu copie.
Verna Yiu dit prendre les inquiétudes sérieusement. C’est important de le dire clairement : d’aucune façon ne sommes-nous en train d’effacer l’histoire ou d'oublier le passé. Nous continuerons d’honorer les fondements uniques du CSJ, de respecter ces connexions au passé et le tissu culturel qui existe aujourd’hui.
La lettre énumère aussi certaines raisons qui expliquent les décisions critiquées par le Collectif.
Par exemple, concernant la murale Marshall, la vice-rectrice affirme que cette décision de recouvrir l'œuvre n'a pas été prise à la légère. La conservation de l'œuvre dans son état actuel n'était pas envisageable compte tenu de la taille, de l'emplacement et de la composition de la fresque. Elle fait suite à de longues discussions avec l'équipe de conception, le comité consultatif de l'université chargé des noms, ainsi que des représentants des étudiants et de la communauté.
Quant au démantèlement de la salle historique Onésime-Dorval, Verna Yiu affirme que ce travail a été fait avec une vaste consultation et reflétait notre responsabilité en matière de réconciliation et de décolonisation. L'existence d'une salle où l'histoire de la présence des Oblats en Alberta n'était pas présentée de manière pédagogique et objective constituait un obstacle majeur au processus de réconciliation engagé par le campus et l'université.
Le Collectif a indiqué à Radio-Canada son insatisfaction sur ces justifications de l’administration de l’Université de l'Alberta.
Tensions avec la Société historique
Ces derniers jours, la tension entre certains organismes et l’administration de l'Université de l'Alberta refait surface. Le 11 juin, la Société historique de l’Alberta a envoyé une lettre ouverte au doyen (nouvelle fenêtre) du Campus Saint-Jean déclinant une rencontre avec ce dernier en citant une dizaine d’incidents. Ces événements ont progressivement érodé la confiance de notre organisme envers la gouvernance même du Campus Saint-Jean par l'Université de l'Alberta, peut-on y lire.
Cette décision ne constitue pas un refus de contribuer à la préservation, à la mise en valeur ou à l'interprétation de l'histoire franco-albertaine. Elle reflète plutôt le constat qu’une consultation ne peut être significative que si elle repose sur un processus limpide, s’appuie sur une information complète, précède les décisions et peut en influencer l’issue, indique également la lettre envoyée au doyen.
En réponse, le Campus Saint-Jean a publié une lettre le 12 juin. (nouvelle fenêtre) Le doyen dit notamment regretter que la Société historique refuse son invitation. Bien que nous prenions acte de votre décision, il nous tient à cœur de réaffirmer notre position : il nous apparaît difficile d'envisager une planification stratégique d'avenir sans reconnaître pleinement les liens historiques, aujourd'hui documentés, entre certains membres du personnel de l'institution Saint-Jean et le système des pensionnats pour Autochtones, peut-on lire.
Le doyen affirme plus loin dans sa lettre que des figures clés de l’administration du Collège Saint-Jean ont exercé des rôles importants dans des pensionnats autochtones et cite des noms qui étaient associés au Collège Saint-Jean (l’ancêtre du Campus Saint-Jean) dans les années 1950.
Les missionnaires Oblats de Marie-Immaculée ont une présence centenaire en Alberta et sont accusés d'avoir participé au système de pensionnats pour Autochtones.
Des inquiétudes qui remontent à plusieurs années
Les préoccupations de membres de la communauté quant à certaines décisions au Campus Saint-Jean ne datent pas d’hier. La Société historique soulève des inquiétudes depuis plusieurs années, tout comme l’Association canadienne-française de l’Alberta.
Dans une lettre de l’Association canadienne-française de l’Alberta envoyée en 2025 au président de l’Université, William Flanagan, et dont Radio-Canada a obtenu copie, on peut lire que ces décisions semblent incompatibles avec les engagements de l’Université de l’Alberta en matière d’excellence inclusive, d’intégrité culturelle et de collaboration communautaire. Elles sont menées sans consultation publique ni transparence et risquent d’éroder l’identité du Campus Saint-Jean en tant que lieu de mémoire, mais également de construction identitaire pour les francophones de l’Alberta.


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