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Alors que vient de paraître son dernier roman, Trace, salué par la critique, Geneviève Damas reprend également le chemin des théâtres puisqu'elle sera aux Tanneurs du 10 au 28 mars avec sa nouvelle création, le seul-en-scène Respire. "C'est la première fois que c'est [un spectacle] aussi fort, annonce-t-elle, émue. J'aborde un matériau intime et vrai, au départ de mon histoire familiale, du côté maternel plus précisément. Je ne me cache pas derrière un personnage qui ferait office de paravent". Elle poursuit : "Ces deux dernières semaines, j'ai lu Que faire de la littérature ? d'Édouard Louis. Dans cet ouvrage, il aborde la question de pourquoi on passe par le biographique, sans filtre. Et, en effet, parler du réel permet de dire des choses et de toucher les spectateurs et spectatrices différemment, car on ne leur dit pas 'On disait que c'était vrai', mais 'C'est vrai'".
Pour Geneviève Damas, "si j'étais passée par le fictionnel, je n'aurais été que dans le jugement sur la matière". Or, dans Respire, "j'aborde la question du rapport à l'argent et l'impossibilité de dépenser chez certaines personnes dans la famille de ma mère". Et de confier : "Ce rapport instinctif à l'argent est aussi une question qui m'occupe tout le temps. C'est comme si la dépense n'était jamais innocente". Maman solo de quatre adolescents (trois filles et un garçon), "je me suis rendu compte que cette question de l'argent prenait beaucoup de place dans nos vies", cela indépendamment de la crise énergétique, de l'inflation, etc.
Naît-on grippe-sou ?
Pour comprendre, Geneviève Damas a donc creusé dans son passé familial. "Ma maman avait ce rapport à l'argent, mais mon grand-père était aussi considéré comme un grippe-sou, raconte-t-elle. Dès lors, je me suis demandé si on naissait grippe-sou ou si des événements dans nos vies faisaient que l'on devient comme ça". Dans le cas de son grand-père, "il est devenu grippe-sou parce qu'il a crevé de faim pendant la guerre, explique-t-elle. Donc, il a amassé, amassé, amassé. C'est devenu maladif. Et il a appris aux siens à amasser au cas où un problème surviendrait, mais avec l'impossibilité de dépenser ce qui a été amassé". Elle ajoute : "Je trouvais intéressant d'évoquer comment la grande Histoire fracture la petite histoire. On dit qu'il faut quatre générations après celle qui est née pendant la guerre pour que les stigmates disparaissent. Donc, je pense qu'on est tous conditionnés par ça".
Ma mère a été empêchée de terminer ses études. Elle a vraiment été assignée à un rôle par les hommes de sa famille. C'est son drame. Dans ce spectacle, je veux donc montrer cette assignation masculine, qui peut traverser tous les milieux.
Qui dit argent dit aussi place et autonomie des femmes. "Dans la famille de mon père, les femmes travaillaient. Donc, ma grand-mère [paternelle] avait confiance en sa puissance de travail. Si l'argent venait à manquer, elle allait en refaire, reprend Geneviève Damas. En revanche, ma mère n'a jamais travaillé. Elle a reçu de l'argent. Elle avait d'ailleurs davantage de sous que mon père. Mais comme elle n'était pas capable de faire de l'argent, si elle en donnait, elle en perdait. Donc, elle était incapable de dépenser".
Et de relever : "Cette somme que ma maman a reçue symbolisait tellement ce qu'elle avait souffert. Elle me disait : 'C'est le prix de ma jeunesse gâchée'. Mon père avait étudié ; il était ingénieur. Ma mère, elle, avait été empêchée de terminer ses études. Elle a vraiment été assignée à un rôle par les hommes de sa famille. C'est son drame. Dans ce spectacle, je veux donc montrer cette assignation masculine, qui peut traverser tous les milieux. Ce spectacle est une forme de réparation".
Grâce à la force du théâtre, cette histoire familiale, intime rejoint l'universel. Alors que trop de femmes (mais aussi certains hommes) restent en couple pour des raisons d'argent et/ou parce qu'elles (ils) n'ont pas les ressources suffisantes (études, entourage…), "je pense que la base de l'égalité [des genres], c'est l'autonomie financière", défend l'autrice.
Pour déposer tout cela sur un plateau de théâtre, "je savais bien que, seule, je n'y arriverais pas", dit encore Geneviève Damas. Elle s'est donc entourée de l'auteur et metteur en scène Vincent Hennebicq, qui a apporté un regard extérieur sur la mise en scène et la scénographie tandis que Fabian Fiorini a travaillé à la composition musicale du spectacle.
→ Bruxelles, Les Tanneurs, du 10 au 28 mars, 1h20. Infos et rés. au 02.512.17.84 ou sur https://lestanneurs.be. Puis au Vilar (Louvain-la-Neuve) du 12 mai au 6 juin.
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