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Éric Naulleau : « Après Cannes, l’antifascisme dans le cinéma continue de sévir »

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« Ce fut avec grand enthousiasme que je m’inscrivis à une projection de presse de Fjord, film qui valut cette année à notre cinéaste d’accéder au club très exclusif des doubles lauréats de la Palme d’or ».

« Ce fut avec grand enthousiasme que je m’inscrivis à une projection de presse de Fjord, film qui valut cette année à notre cinéaste d’accéder au club très exclusif des doubles lauréats de la Palme d’or ». Jean-Christophe MARMARA / Le Figaro

FIGAROVOX/TRIBUNE - Le journaliste et essayiste s’est vu refuser un entretien avec le réalisateur roumain Cristian Mungiu, Palme d’or à Cannes pour son film Fjord, parce qu’il travaille pour des médias du groupe Bolloré. Il dénonce le sectarisme qui sévit dans le 7e art.

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Éric Naulleau est journaliste et essayiste. Il a publié La République, c’est lui ! chez Fayard en 2025.


Comme beaucoup de cinéphiles, j’ai découvert avec un mélange d’admiration et d’angoisse l’œuvre du réalisateur Cristian Mungiu quand celui-ci obtint la Palme d’or lors du Festival de Cannes 2007. 4 mois, 3 semaines, 2 jours raconte une tentative d’avortement dans la Roumanie de Nicolae Ceauescu où cette pratique était strictement interdite. Film terrible, admirable, d’une tension extrême, éclairage très cru sur l’oppression des corps et des esprits par un régime dictatorial. Je ne vois guère que Johnny got his gun de Dalton Trumbo ou Tu ne tueras point de Krzysztof Kieślowski pour m’avoir fait si forte impression, au point de ne pouvoir reprendre immédiatement le cours de mon existence.

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J’étais déjà très balkanophile en matière de littérature, je me pris de passion pour le cinéma roumain, l’un des rares dont se dégage une identité d’ensemble à travers la diversité d’inspiration de ses principaux représentants, plus talentueux l’un que l’autre. J’ai par la suite interviewé Cristian Mungiu à Cannes, chroniqué ses films notamment dans l’émission Ça Balance à Paris que j’animais sur Paris Première. Aussi fut-ce avec grand enthousiasme que je m’inscrivis à une projection de presse de Fjord, film qui valut cette année à notre cinéaste d’accéder au club très exclusif des doubles lauréats de la Palme d’or. À ma stupéfaction, l’attachée de presse, que je connais depuis une quinzaine d’années, me demanda à quel titre je sollicitais d’assister à la projection citée. Un peu comme si Pascal Praud m’accueillait un matin sur le plateau de L’Heure des Pros où j’officie chaque semaine en me demandant : « Mais qui êtes-vous, monsieur ? » J’expliquai en retour, comme si de rien n’était, car il faut toujours opposer la raison à un monde pris de folie, que je travaillais pour CNews  et le JDD, que le JDNews, supplément de l’hebdomadaire, m’accordait une place généreuse pour une interview en ouverture de la section culturelle. La réponse tarda un peu, mais je n’avais rien perdu pour attendre : « Il n’y aura pas d’interview de Cristian Mungiu dans le JDNews ».

« Le phénomène s’inscrit dans le cadre plus général d’une chasse aux déviants idéologiques, d’une expulsion du champ culturel par ceux qui prétendent lui imposer une pensée unique, d’une révocation de leur droit de cité dans tous les domaines ».

Eric Naulleau

Qu’une attachée de presse s’oppose ainsi à la promotion en majesté du film qu’elle représente, cela est déjà fort original. Qu’il existerait donc des médias autorisés et d’autres bannis dans une démocratie ne l’est pas moins. Que cette censure concerne un réalisateur qui s’est distingué dans la dénonciation des pratiques totalitaires (non seulement 4 mois, 3 semaines, 2 jours, mais l’excellent film à sketchs Contes de l’Âge d’Or) constitue par ailleurs un paradoxe de gourmet. Que la foudre du sectarisme tombe sur moi n’a en revanche rien d’étonnant. Le phénomène s’inscrit dans le cadre plus général d’une chasse aux déviants idéologiques, d’une expulsion du champ culturel par ceux qui prétendent lui imposer une pensée unique, d’une révocation de leur droit de cité dans tous les domaines.

À lire aussi Le palmarès de Cannes 2026 par Éric Neuhoff : quel manque d’audace !

Surtout s’ils sont associés d’une manière ou d’une autre à Vincent Bolloré, l’un des principaux financeurs du cinéma français à travers Canal +, désormais poursuivi par la vindicte de quelques rebelles en carton du 7e Art — exemple sans précédent d’une meute qui mord la main qui la nourrit. Ainsi frappé d’une interdiction d’exercer mon métier, je demande pour des raisons de clarté à en porter le signe distinctif qui me désignera à l’opprobre de tous les bien-pensants, de tous ceux qui ont planté leur tente dans le camping du Bien. Et vive tous les cinémas, sauf le cinéma antifasciste qui a succédé au « théâtre antifasciste  » dénoncé en son temps par Lionel Jospin !

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