Trois îles, un mensonge démographique vieux de plusieurs décennies. En épluchant les registres d’état civil grecs, italiens et japonais, le chercheur Saul Justin Newman, de l’University College London, a découvert que la majorité des centenaires officiellement recensés en Grèce n’existaient tout simplement plus. Selon ses estimations, au moins 72% des centenaires grecs étaient morts, disparus ou correspondaient essentiellement à des cas de fraude aux pensions. Un chiffre qui a valu à ce chercheur un prix Ig Nobel de démographie en 2024, cette distinction qui récompense des travaux scientifiques sérieux mais tellement surprenants qu’ils « font d’abord rire, puis réfléchir ».
À retenir
- 72% des centenaires grecs et 82% des centenaires japonais seraient déjà décédés selon les données officielles
- Les familles maintiennent intentionnellement les décès non déclarés pour continuer à toucher les pensions des défunts
- Les fameuses « zones bleues » affichent en réalité les pires indicateurs de santé de leurs régions respectives
Sommaire
- Un mort qui touche sa retraite pendant vingt ans
- Ikaria, Okinawa, Sardaigne : le triangle qui ne tient pas debout
- Une bombe qui ne fait pas l’unanimité chez les démographes
Un mort qui touche sa retraite pendant vingt ans
Le mécanisme tient en une phrase, presque banal une fois énoncé. Dans les régions où l’état civil fonctionne mal, une famille a tout intérêt à ne jamais déclarer le décès d’un parent âgé. Dans les régions où la tenue des registres est défaillante, les familles ont un intérêt financier direct à maintenir un proche décédé comme « vivant » sur le papier, puisque les versements de pension continuent tant qu’aucun décès n’est formellement enregistré. Résultat : sur le papier, l’aïeul continue de vieillir. Dans la réalité, il repose depuis longtemps au cimetière du village.
Ce n’est pas une hypothèse abstraite. En 2012, la Grèce a annoncé avoir découvert que 72% de ses centenaires percevant une pension, soit environ 9 000 personnes, étaient déjà morts. Et ce chiffre ne vient pas d’un chercheur extérieur suspecté de vouloir faire du bruit. Ce nombre provient du ministre grec lui-même, chargé de distribuer les pensions, celui qui avait le plus intérêt à minimiser le problème de toute la planète, et qui reconnaissait pourtant que 72% des dossiers étaient sans valeur. Le Japon a connu un scandale similaire deux ans plus tôt : en 2010, le gouvernement japonais a annoncé que 82% de ses citoyens déclarés centenaires étaient déjà décédés. À l’époque, l’affaire avait fait grand bruit avec la découverte du corps momifié d’un homme considéré comme le doyen de Tokyo, mort depuis des années sans que personne ne l’ait signalé.
Ikaria, Okinawa, Sardaigne : le triangle qui ne tient pas debout
Ces trois destinations, popularisées à partir de 2004 par le journaliste américain Dan Buettner sous l’étiquette « zones bleues », devaient incarner un mode de vie miracle : régime méditerranéen, lien social fort, activité physique douce. Or Newman explique que la longévité remarquable est en réalité prédite par la pauvreté, les faibles revenus par habitant, une espérance de vie plus courte, des taux de criminalité plus élevés, une santé plus dégradée et une résidence dans des territoires reculés, isolés ou anciennement coloniaux. l’exact inverse du storytelling vendu par les livres et les documentaires.
Les données officielles de santé confirment cette lecture. Le gouvernement japonais mène depuis 1975 l’une des plus grandes enquêtes nutritionnelles au monde, et depuis cette date, Okinawa affiche systématiquement la pire santé du Japon : ses habitants mangent le moins de légumes et comptent parmi les plus gros buveurs. Même constat côté espérance de vie officielle. Selon les données d’Eurostat, quand l’agence a commencé à tenir ses registres en 1990, la Sardaigne occupait la 51e place sur 128 régions européennes pour l’espérance de vie des personnes âgées, et Ikaria la 109e. Deux îles réputées pour leurs centenaires, classées dans la deuxième moitié du tableau européen. L’incohérence saute aux yeux.
Le problème documentaire dépasse largement la Grèce. Newman a passé des années à traquer, un par un, les dossiers des personnes déclarées âgées de plus de 110 ans à travers le monde. Il a découvert que seulement 18% des supercentenaires « exhaustivement validés » dans le monde disposent d’un acte de naissance, ce qui signifie que la quasi-totalité des dossiers reposent sur du déclaratif invérifiable. Aux États-Unis, la situation est encore plus troublante : près de zéro pour cent des supercentenaires américains possédaient un acte de naissance, et pire encore, 10% d’entre eux avaient déjà un certificat de décès dans les registres, preuve que l’administration elle-même s’y perdait.
Une bombe qui ne fait pas l’unanimité chez les démographes
Le travail de Newman n’a pourtant rien d’une évidence consensuelle. Plusieurs spécialistes reconnus de la question centenaire contestent sa méthode, même s’ils lui concèdent une part de raison. Cinq spécialistes de l’identification des centenaires, interrogés par La Presse, critiquent l’approche de Newman, même s’ils admettent qu’il a parfois raison ; le démographe Michel Poulain, de l’Université catholique de Louvain, qui a lui-même inventé le terme « zone bleue » avec l’épidémiologiste Giovanni Pes, souligne que Newman cherche à publier son étude depuis quatre ans, sans y parvenir jusqu’à récemment. Dan Buettner, l’inventeur du concept marketing des zones bleues, a lui aussi répliqué. Buettner et ses collègues chercheurs ont répondu aux affirmations de Newman dans une réfutation publiée sur son propre site, sans pour autant convaincre tous les observateurs.
Reste une piste plus solide pour trancher le débat : la biologie plutôt que la paperasse. Pour obtenir un portrait fiable des régions comptant réellement le plus de centenaires, Newman estime qu’il faudra recourir à des mesures biologiques, ce qui permettrait de s’affranchir du risque de fraude, d’erreur d’état civil ou de substitution de personnes, la méthode la plus prometteuse étant la méthylation de l’ADN, une dégradation du matériel génétique qui s’accumule durant la vie. Une « horloge épigénétique » qui ne se laisse pas berner par un extrait d’acte de naissance falsifié.
Il reste un dernier détail qui achève de brouiller les pistes : selon Newman, même certains territoires réputés riches et bien administrés faussent les statistiques, mais pour une raison totalement différente. À Monaco par exemple, ce sont les faibles droits de succession qui attirent des Européens âgés, ce qui fausse mécaniquement les données démographiques. Preuve qu’il n’existe peut-être pas de secret de longévité unique, mais une collection de biais statistiques, tantôt fiscaux, tantôt administratifs, que chaque pays cultive à sa manière.
Sources : franceinfo.fr | 20min.ch


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