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Depuis quelques jours, les manchettes québécoises et canadiennes tournent autour de la décision de Donald Trump d’imposer des droits de douane de 50 % sur de nombreuses exportations canadiennes. Les réactions sont prévisibles : inquiétudes pour notre économie, appels à la fermeté, analyses des secteurs touchés et spéculations sur les prochaines négociations commerciales.
Tout cela est légitime. Mais je crois que nous regardons dans la mauvaise direction. La véritable question n’est pas de savoir pourquoi Donald Trump s’en prend de nouveau au Canada. La véritable question est la suivante : pourquoi le fait-il maintenant ?
Pour comprendre cette décision, il faut cesser de la considérer comme une politique commerciale et commencer à la voir pour ce qu’elle est d’abord : une stratégie politique intérieure.
Depuis plusieurs mois, les indicateurs qui comptent réellement pour la Maison-Blanche se détériorent. Les sondages montrent une érosion graduelle de l’appui au président. Fait plus préoccupant encore pour les républicains, plusieurs candidats appelés à défendre leur siège lors des élections de mi-mandat de novembre voient eux aussi leur position fragilisée. Dans plusieurs circonscriptions disputées, Donald Trump devient davantage un fardeau qu’un atout.
Or, les élections de mi-mandat sont dans un peu plus de trois mois. L’histoire politique des États-Unis nous enseigne qu’un président impopulaire devient rapidement un problème pour son propre parti. Lorsque la popularité présidentielle descend sous celle de sa formation politique, un phénomène bien connu apparaît : des candidats cherchent à prendre leurs distances afin de maximiser leurs chances de réélection. La Maison-Blanche ne peut ignorer cette réalité.
Donald Trump a pourtant tenté de modifier le climat politique. L’intervention militaire contre l’Iran pouvait, en théorie, produire le traditionnel rally ’round the flag, cet effet de ralliement autour du président observé en période de conflit international. Cette fois-ci, le scénario ne s’est pas matérialisé.
Les préoccupations des électeurs américains demeurent essentiellement les mêmes : le coût de la vie, une inflation persistante, un marché immobilier largement inaccessible et une perception que l’économie ne répond toujours pas à leurs attentes. À cela s’ajoute une fracture au sein même de la coalition MAGA (Make America Great Again). Une partie importante de cette base politique adhère à une vision profondément non interventionniste de la politique étrangère et a accueilli avec beaucoup moins d’enthousiasme que prévu l’escalade militaire au Moyen-Orient.
Autrement dit, Donald Trump avait besoin d’un nouvel événement, capable de lui faire reprendre le contrôle du récit politique. C’est ici que le Canada entre en scène.
Depuis son arrivée au pouvoir, Mark Carney ne manifeste aucun empressement à conclure rapidement une nouvelle entente commerciale avec un gouvernement américain dont le ton oscille constamment entre la menace, la provocation et l’imprévisibilité. Ottawa avait tout intérêt à ne pas négocier sous pression.
Mais cette prudence canadienne constitue précisément un problème pour Donald Trump. Car ce dont il a besoin aujourd’hui n’est pas simplement la négociation. Il a besoin d’une victoire visible.
Annoncer des droits de douane de 50 % permet d’abord de conserver l’image de dirigeant combatif qu’il entretient auprès de son électorat. Mais cette annonce poursuit surtout un autre objectif : créer artificiellement un sentiment d’urgence à Ottawa afin d’obliger le gouvernement canadien à accélérer les discussions.
Une marge de manœuvre réduite
Pourquoi cette précipitation soudaine ? Parce que le calendrier politique américain ne laisse plus beaucoup de marge de manœuvre.
Imaginez maintenant la séquence idéale du point de vue de la Maison-Blanche. Après avoir annoncé des droits de douane spectaculaires, Donald Trump obtient rapidement le retour du Canada à la table des négociations. Quelques semaines plus tard, il annonce en grande pompe une nouvelle entente commerciale nord-américaine, entouré de drapeaux, de chefs d’entreprise et de travailleurs.
Les images feraient le tour des États-Unis. Elles offriraient exactement ce dont une campagne de mi-mandat a besoin : un président qui semble imposer ses conditions, conclure des accords et obtenir des résultats. En politique américaine, les symboles comptent souvent davantage que les détails techniques d’une entente.
Ce n’est probablement pas le contenu d’un éventuel accord commercial qui intéresse le plus Donald Trump aujourd’hui. C’est son annonce. Cette distinction est fondamentale, car elle change complètement notre lecture des événements. Les droits de douane deviennent alors moins une finalité qu’un moyen de créer les conditions politiques nécessaires à une victoire médiatique.
« Livrer des résultats »
Pendant ce temps, les candidats républicains pourraient recentrer leur campagne sur un gouvernement qui « livre des résultats » plutôt que sur les difficultés économiques qui continuent de dominer les préoccupations des électeurs. Si, au contraire, Donald Trump arrive aux élections sans victoire politique majeure à présenter, plusieurs chercheront probablement à prendre leurs distances d’avec lui afin de préserver leurs propres chances.
Au Québec comme au Canada, nous analysons souvent les décisions de Donald Trump à travers leurs conséquences économiques immédiates. C’est normal. Mais cette grille de lecture est parfois incomplète.
Dans ce mandat présidentiel comme dans son précédent, Donald Trump gouverne autant en fonction du calendrier électoral que des dossiers eux-mêmes. Chez lui, la politique intérieure précède presque toujours la politique étrangère ou commerciale. Les partenaires internationaux deviennent souvent les figurants d’un scénario dont le véritable public se trouve dans les États pivots américains.
Voilà pourquoi je demeure convaincu que la véritable histoire de ces droits de douane ne se joue ni à Ottawa ni même à Washington. Elle se joue dans les circonscriptions où les républicains craignent de perdre leur majorité.
Nous avons tendance à croire que Donald Trump joue une partie commerciale contre le Canada. Je crois plutôt qu’il joue une partie électorale devant les électeurs des États-Unis. Et si cette lecture est la bonne, alors les droits de douane de 50 % ne constituent pas l’objectif final. Ils ne sont que le premier coup d’une stratégie visant à transformer une négociation commerciale en victoire politique, à quelques semaines d’élections qui pourraient redéfinir non seulement la présidence Trump, mais aussi l’équilibre politique des États-Unis jusqu’en 2028.


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