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- « C'est tout le système qu'il faut changer » : produire avec moins d'eau, le dilemme ...
C’est l’été que l’agriculture a le plus besoin d’eau. Or, sous l’effet du changement climatique, la ressource se raréfie. Une adaptation des cultures et des techniques agronomiques est donc nécessaire.
Charlotte Murat - Aujourd'hui à 06:00 - Temps de lecture :
Comment cultiver avec moins d’eau ? Actuellement examiné au Sénat, le projet de loi d’urgence agricole relance le débat sur les usages de l’eau et les tensions, voire les conflits qu’ils génèrent. Car tout le monde a besoin d’eau : la population, l’industrie, l’énergie, et bien sûr l’agriculture, qui capte à elle seule 61 % des consommations annuelles, pour irriguer moins de 7 % de la surface agricole. La tendance est cependant à la hausse. Entre 2010 et 2020, les surfaces irriguées ont progressé de 15 %, en particulier dans le nord de la France, observe le service de statistiques du ministère de la Transition écologique. Le problème, c’est que la ressource se raréfie. Sous l’effet du changement climatique, le volume d’eau disponible a déjà baissé de 14 % en 15 ans, du fait d’un déficit de pluviométrie. Si rien n’est fait, « 88 % du territoire pourrait régulièrement se retrouver en situation tension hydrique à l’horizon 2025 », indique Clément Beaune, Haut-commissaire au plan.
Cette année, la situation se tend déjà, alors que l’été commence à peine. « Les signaux indiquent qu’une sécheresse d’une certaine ampleur pourrait se produire dans les semaines à venir », prévient Simon Ferrière, adjoint au directeur du département Environnement du Haut-commissariat au plan. Après deux épisodes de canicule, et alors qu’un nouvel épisode de chaleur est annoncé pour la fin de la semaine, 70 départements sont déjà concernés par un arrêté préfectoral d’alerte ou de crise sécheresse et 24 autres sont en vigilance, d’après VigiEau. « L’an dernier à la même date, c’était 58 départements et 85 en 2022, année marquée par une forte sécheresse », poursuit Simon Ferrière. Les arrêtés préfectoraux consistent en des restrictions, voire des interdictions, des usages, notamment agricoles.
Or, c’est justement l’été que l’agriculture a le plus besoin d’eau. Plus de la moitié de la consommation annuelle a en effet lieu entre juillet et septembre. Les projections du Haut-commissariat au plan montrent que même si toutes les grandes politiques publiques annoncées sont mises en œuvre, avec notamment une diminution de 20 % de la consommation de viande et le développement de l’agroécologie sur 50 % des surfaces, le besoin en eau pendant l’été en 2050 sera supérieur à celui de 2020, du fait du changement climatique. Car plus il fait chaud, plus l’eau des sols s’évapore.
S’il est encore trop tôt pour tirer un bilan général de la canicule de juin sur les récoltes, d’autant qu’elles risquent encore de souffrir avec la prochaine vague, « une baisse de rendement de 15 % à 20 % semble inévitable » pour le maïs, a indiqué mardi Franck Laborde, président de l’AGPM (Association générale des producteurs de maïs). Cette culture est la plus gourmande en eau : pour 34 % des surfaces de maïs irriguées, elle consomme 38 % du total de l’eau utilisée en irrigation. « Les cultures d’été sont les plus vulnérables aux canicules comme celle de cette année », confirme Carina Furusho Percot, ingénieure de recherche et hydrologue à l’Inrae. « Multiplier les systèmes pour irriguer, comme les bassines, conduit à penser que l’on peut garder les mêmes cultures. Mais ce n’est pas viable sur le long terme. C’est tout le système qu’il faut changer », poursuit Carina Furusho Percot.
Les consommateurs ont leur rôle à jouer
Pour une agriculture moins gourmande en eau, Carina Furusho Percot insiste sur les bénéfices de l’agroécologie et de l’agroforesterie : « La diversification des cultures, le paillage, la limitation du travail du sol, les arbres, la restauration des haies et la restauration des zones humides permettent de conserver l’humidité du sol et de générer un microclimat. Toutes ces techniques agronomiques sont également bénéfiques pour la biodiversité et permettent de limiter les maladies et les besoins en fertilisants. » Là où elle demeure nécessaire, l’irrigation peut être raisonnée et optimisée. L’Inrae a ainsi démontré que l’utilisation de gouttes à gouttes plutôt que l’irrigation par aspersion permet de faire des économies d’eau de 10 à 30 % en grandes cultures, de 20 à 35 % en arboriculture et de 5 à 15 % en maraîchage de plein champ.
La transformation du monde agricole ne doit cependant pas reposer sur les seules épaules des agriculteurs, prévient Carina Furusho Percot. Pour, si ce n’est stopper, du moins freiner la course aux rendements, les consommateurs ont également leur rôle à jouer. Le système alimentaire d’un pays est un « choix collectif. Les consommateurs doivent accepter de donner la valeur nécessaire à l’alimentation », conclut-elle. Selon Fabrice Etilé, professeur à l’École d’économie de Paris et chercheur à l’Inrae, le prix du kilo de blé a été divisé par trois depuis 1960, celui du sucre par deux et celui du porc par quatre.
« Des décisions ont tendance à être prises sans concertation entre tous les acteurs »
Postdoctorant en sciences de l’environnement au CNRS, Elias Ganivet travaille sur l’accompagnement des territoires autour de la gestion locale de l’eau. Il est l’auteur d’Eau et territoires. Enjeux locaux pour une gestion transversale et résiliente (éd. Quae) et a développé l’atelier pédagogique et participatif Trajectoire Eau et Territoires, pour réunir tous les usagers, les gestionnaires de l’eau et les élus d’un même territoire autour des problématiques locales de l’eau et faire émerger des solutions.
L’eau est-elle bien gérée en France ?« Si on se compare à beaucoup d’autres pays, nous sommes de bons élèves. Mais tout est perfectible. La gouvernance fonctionne trop en silo, manque de transversalité. Des décisions ont tendance à être prises sans concertation entre tous les acteurs. Dans des zones où j’ai travaillé, par exemple, des zones sont ouvertes à l’urbanisation, mais sans en parler au service en charge de l’eau potable, qui n’a pas d’eau disponible. On manque aussi d’anticipation des futures pressions liées au changement climatique. Dans les documents locaux de planification, on dit qu’il faut penser à le prendre en compte, mais sans savoir exactement ce qu’il va produire. Or, toutes les collectivités n’ont pas les moyens de faire appel à des cabinets de prospective. »
C’est pour cela que vous avez lancé les ateliers Trajectoire Eau et Territoire ?« Le but est déjà de favoriser le dialogue et donc la réflexion transversale. Le volet anticipation, je le travaille en parallèle avec de la modélisation et de la prospective, ce qui permet de voir exactement, à l’échelle locale, quelles sont les marges de manœuvre sur la disponibilité en eau, ce que l’on peut améliorer si on restaure les zones humides, si on désimperméabilise des zones, si on réduit les prélèvements, etc. »
« Le stockage de l’eau doit être envisagé au sein d’une approche systémique et adaptée localement »
À quelle échelle exactement ces réflexions doivent-elles être menées ?« On sait depuis longtemps que l’eau se gère à l’échelle du bassin-versant. Mais beaucoup de décisions ne sont pas prises à cette échelle. Je travaille beaucoup avec les intercommunalités. On essaye d’avoir le plus de monde possible dans les ateliers : des élus, des gestionnaires de l’eau et les différents usagers. Cela permet à tous de se rendre compte de la complexité de la gestion de l’eau et de prendre conscience des problématiques de chacun et de la réalité locale. Dans beaucoup de territoires où je suis intervenu, quand on parle des usages de l’eau, les gens ont en tête les chiffres nationaux qui disent que c’est l’agriculture qui consomme le plus d’eau. Or, localement, 90 % des prélèvements peuvent être pour l’eau potable. »
La question des bassines revient dans le débat public avec la loi d’urgence agricole. Or, vous dites qu’il faut sortir de la simple opposition pour/contre…« Le stockage de l’eau doit être envisagé au sein d’une approche systémique et adaptée localement. Dans un premier temps, cela doit passer par le stockage naturel, c’est-à-dire dans les nappes et dans le sol, avec une politique d’aménagement du territoire qui retienne l’eau. Dans un second temps, on regarde ce qu’on peut encore optimiser avec des stockages artificiels. Avec les bassines, l’idée est de puiser dans les nappes en hiver pour ne pas le faire pendant l’été. Il faut mettre en place des mécanismes de contrôles, pour par exemple s’assurer de minimiser l’impact sur l’hydrologie du bassin-versant. Et il n’est pas question d’en mettre partout. À Sainte-Soline, les bassines se sont notamment développées en réponse à un contexte local très particulier (faible relief, nature des sols…). Sur d’autres territoires, le stockage se fait plus couramment sous forme de retenues collinaires, c’est-à-dire remplies par le ruissellement des eaux de surface. En fin de compte, la question à se poser concerne l’usage qui sera fait de cette eau, d’où la nécessité de favoriser le dialogue entre tous les acteurs locaux afin de permettre un débat démocratique sur le sujet. »


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