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FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que le padel conquiert la France à une vitesse fulgurante, l’écrivain convoque l’une des plus grandes penseuses du XXe siècle, Simone Weil, pour interroger ce phénomène. Derrière l’apparente facilité de ce sport à la mode, se cache-t-il une quête plus profonde de rythme, de grâce et d’harmonie entre le corps et l’âme ?
David Brunat est consultant et essayiste. Son dernier livre paru est Marathon, j’écris ton nom (éditions du Palio, 2026).
L’autre jour, en lisant une chronique corrosive sur le padel de Julia de Funès, je me demandais ce qu’une illustre philosophe aurait pensé de cette activité qui fait actuellement fureur. L’aurait-elle déprécié en y voyant elle aussi le signe ostensible et futile d’une «ère de la facilité» qui rompt avec les longs et ingrats apprentissages de certaines disciplines sportives particulièrement exigeantes comme le tennis ? Aurait-elle moqué ses adeptes ? Ou bien aurait-elle manifesté un intérêt sincère et bienveillant pour ce sport né dans un pays qu’elle connut, l’Espagne, mais apparu au début des années 1970, longtemps après sa mort ?
Impossible à dire, bien entendu. Mais il me plaît d’imaginer les brillantes variations qu’elle aurait pu écrire sur «l’apparente facilité» du padel (j’emprunte cette belle expression au titre du livre de Lydia Délectorskaya sur l’art de Matisse). Je la vois se référer à la source grecque et à son cher Platon, et s’enthousiasmer peut-être sur la popularité de ce jeu contemporain.
Il y a bien sûr quelque chose de paradoxal dans le fait de convoquer le souvenir de Simone Weil pour parler de sport. Elle ne correspond pas du tout à la représentation qu’on se fait d’une sportive. Même si l’on apprend qu’elle s’adonna un temps - au début des années 1930 - à la course à pied, au saut en hauteur et même au rugby dans les rangs du Femina Sport de Paris. On sait de quels tourments physiques elle fut affligée. Et que ce fut bien en vain qu’elle s’employa à combattre ses épouvantables migraines par la pratique du ballon ovale, ou plus précisément de la «barrette», une variante féminine du rugby en vogue dans l’entre-deux-guerres.
Pour Weil, la cadence est machinale, répétitive, vide de sens et d’esprit. Le rythme est vie, action, maîtrise et volonté. La cadence transforme le corps en rouage ; le rythme au contraire élève le corps et le révèle dans sa beauté.
David BrunatElle déplorait les faiblesses de sa constitution, se dépeignant dans une lettre à l’une de ses anciennes élèves du lycée de jeunes filles du Puy-en-Velay comme quelqu’un de «lent, maladroit et pas très costaud» (lettre à Simone Gibert, mars 1935). Elle endura le martyre sur les chaînes de montage des usines Alstom et Renault. La faute, en partie, à «ma maladresse naturelle, qui est considérable, une certaine lenteur naturelle dans les mouvements, les maux de tête, et une certaine manie de penser dont je n’arrive pas à me débarrasser.» C’était un épuisement qui n’avait rien d’athlétique, rien d’allant, rien d’entraînant, rien de créatif ni de récréatif. Et qu’un mot claquant et métallique, résume : la cadence (infernale). Une notion qu’elle oppose à celle de rythme. Et nous voici sur le terrain sportif !
Pour Weil, la cadence est machinale, répétitive, vide de sens et d’esprit. Le rythme est vie, action, maîtrise et volonté. La cadence transforme le corps en rouage ; le rythme au contraire élève le corps et le révèle dans sa beauté et dans la plénitude de ses capacités. La cadence asservit, opprime, oppresse ; le rythme libère, crée et fait respirer. Il est l’harmonie de la machine corporelle jointe à l’harmonie du monde.
Le grand talent sportif est un art du rythme. Voyez donc ces pensées superbes tirées de la Condition ouvrière (1951) et goûtez l’éloge du coureur à pied : «La succession de leurs gestes [ceux des ouvriers] n’est pas désignée, dans le langage de l’usine, par le mot de rythme, mais par celui de cadence, et c’est juste, car cette succession est le contraire d’un rythme. Toutes les suites de mouvements qui participent du beau et s’accomplissent sans dégrader enferment des instants d’arrêts, brefs comme l’éclair, qui constituent le secret du rythme et donnent au spectateur, à travers même l’extrême rapidité, l’impression de la lenteur. Le coureur à pied, au moment qu’il dépasse un record mondial, semble glisser lentement, tandis qu’on voit les coureurs médiocres se hâter loin derrière lui.»
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Il me semble qu’une bonne partie de l’œuvre de Simone Weil pourrait être lue au prisme du sport, sous l’angle des jeux du corps et de l’esprit. La pesanteur et la grâce ne définissent-elles pas l’action sportive en général, l’alternance de (rares) moments de grâce et de longues phases de doutes, de ratages, d’épuisements, de lassitudes, de pesantes et décourageantes remises en cause dont toute vie sportive est tissée ? Le sportif n’est-il pas en lutte permanente contre la pesanteur, et à la recherche permanente d’un arrachement à cette dernière avec son lot éprouvant de fatigues et de misères physiques et psychiques ? N’est-il pas à l’affût de ce graal qui s’appelle la légèreté, la grâce, la beauté du geste, «l’apparente facilité» ou l’enivrante «zone» où tout devient aisé, fluide, juste, précis, simple, efficace, naturel et surnaturel à la fois ?
La question de la justice – la norme, l’arbitre, l’engagement collectif, etc. – prend une coloration toute particulière dans la sphère du sport, comme l’avait relevé Albert Camus (grand admirateur de la philosophe) dans sa réflexion fameuse sur la morale et les terrains de football.
Et puis, bien des pensées de la philosophe peuvent inspirer sportifs, coachs et autres préparateurs mentaux. Un exemple, parmi mille autres : «Il n’y a pas de maîtrise de soi sans discipline, et il n’y a pas d’autre source de discipline pour l’homme que l’effort demandé par les obstacles extérieurs. Ce sont les obstacles auxquels on se heurte et qu’il faut surmonter qui fournissent l’occasion de se vaincre soi-même. Même les activités en apparence les plus libres, science, art, sport, n’ont de valeur qu’autant qu’elles imitent l’exactitude, la rigueur, le scrupule propre aux travaux, et même les exagèrent.» (Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, 1934). Elle appelle dans La pesanteur et la grâce à renouer «un pacte véritable entre le corps et l’âme» comme l’avaient fait, à ses yeux, les Grecs : «L’art grec a coïncidé avec les débuts de la géométrie et avec l’athlétisme.»
Ce pacte entre le corps et l’âme ne constitue-t-il pas la quintessence du sport ? Avant d’aller chausser mes baskets, je conclus sur ces mots de la lettre à Simone Gibert : «Je regrette beaucoup que vous ne puissiez pas faire de sport. C’est cela qu’il vous faudrait. Je me suis aperçue, à l’usine, combien il est paralysant et humiliant de manquer de vigueur, d’adresse, de sûreté dans le coup d’œil. Je ne saurais trop vous recommander d’exercer le plus que vous pouvez vos muscles, vos mains, vos yeux. Sans un pareil exercice, on se sent singulièrement incomplet.»
Face à la vogue du padel, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester mais comprendre - comme dit Spinoza. Il faut imaginer Sisyphe heureux. Et les deux Simone, Gibert et Weil, heureuses. Heureuses de correspondre. De parler de sport. Et de jouer au padel et d’exercer à grands coups de raquette leurs muscles, leurs mains, leurs yeux


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